3366763399909077
recent
أخبار ساخنة

Auguste Comte et l’éthique de l’avenir

الخط




















Angèle Kremer Marietti

                  
               


1. Problèmes épistémologiques
2. L'apparition de la morale comme science positive
3. De la morale à la politique


Contrairement à ce que pouvait laisser croire la réaction des dissidents du positivisme comtien, la logique interne du système de Comte n'a pas été mise en péril par l'inauguration de la méthode dite "subjective", qui allait de pair avec la considération de la sociologie, science humaine, sociale et historique, appelée à révolutionner le système des sciences positives. La fondation de la sociologie s'est complétée par la fondation de la morale. Les deux opérations fondatrices n'avaient pu être possibles qu'eu égard au critère d'une loi historique qui eut le mérite de faire basculer le référent fictionnel de l'absolu qui régnait sur la philosophie.


1. Problèmes épistémologiques

La loi des trois états devait en effet être l'expression du rapport des mentalités et des systèmes sociaux qui les produisent. Son lieu épistémique étant la sociologie dynamique, à travers elle Comte voulait établir une histoire humaine globale, démontrant l'impact des différents systèmes sociaux et de leurs logiques propres. Comte mit en évidence les logiques originaires créées dès l'état théologique. Ainsi : 1. le fétichisme créa la logique des sentiments ; 2. le polythéisme généra la logique des images ; 3. au monothéisme est due la logique des signes, incluant le noyau de toutes les sémiotiques, linguistique, arithmétique et algébrique [1]. Les mentalités étaient donc étroitement liées aux institutions de signes et aux systèmes sociaux [2]. La logique positive consiste à faire concourir les trois logiques originaires : "combiner les trois procédés généraux pour que chaque mot rappelle, autant que possible, une image, et chaque image un sentiment" (SPP, II, 241). D'où chez Comte le souci constant de mettre en exacte corrélation rigueur philosophique et rigueur littéraire. Avec une attention toute particulière pour les néologismes, Comte consacra de nombreuses notes du Cours de philosophie positive au langage scientifique ainsi d'ailleurs qu'à sa propre terminologie philosophique. Dans cette voie, il faut faire état de l'important chapitre sur le langage dans le tome II du Système de politique positive [3], définissant le signe comme « la liaison constante entre une influence objective et une impression subjective » (SPP, II, 222) et caractérisant le langage, "institution fondamentale", par sa destination sociale (SPP, II, 241).

Le Tableau des Quinze Lois Universelles[4], fondées sur les théories statique et dynamique de l'entendement, figure ce qui représentait pour Comte à cette époque sa "philosophie première" [5]. Ce sont ces mêmes lois d'épistémologie générale que Comte fait intervenir dans l'élaboration du positivisme. Le tableau répertorie trois groupes de lois universelles : un groupe de lois objectives et subjectives, un groupe de lois subjectives, un groupe de lois objectives. Dans le premier, les lois s'appliquent à toute recherche scientifique : lois de l'hypothèse la plus simple, de l'immuabilité de la nature, de la modification des phénomènes sur le fond inaltérable de l'ordre universel. Le deuxième groupe est composé de lois universelles subjectives puisqu' elles concernent directement la statique et la dynamique de l'entendement, qui émanent de la sociologie. En effet, suivant les lois de structure de l'esprit, la statique enseigne ce qui suit : 1° ce qui est subjectif ou humain se subordonne à ce qui est objectif ou mondain ; 2° les images intérieures n'ont ni la même vivacité ni la même netteté que les impressions extérieures ; 3° l'image normale l'emporte sur les images de l'agitation cérébrale. De même, suivant la loi historique des trois états, la dynamique observe : 1° la succession des états (fictif, abstrait, positif) ; 2° la progression de l'activité (conquérante, défensive, industrielle) ; 3° la nature de la sociabilité (domestique, civique, universelle). Le troisième groupe des lois universelles se divise en deux séries ; la première énonce des lois physiques généralisables à l'ensemble des phénomènes (lois d'inertie, de constance, d'équivalence) ; la seconde série pose des lois originales de logique épistémique (le progrès comme développement de l'ordre, la classification selon la généralité croissante ou décroissante, et la subordination de tout intermédiaire à ses deux extrêmes).

Visant l'unité de méthode au-delà de la diversité méthodologique spécifique aux différentes sciences positives, Comte présente la 58e leçon du Cours comme son "discours de la méthode" [6] : également comme la systématisation finale de l'esprit positif, éminemment social. Sur l'aboutissement social du Cours repose l'Introduction fondamentale du Système, qui comprend les principes d'élaboration utiles à toute science abstraite. Fidèle à la méthodologie préconisée par Francis Bacon [7], Comte met le chercheur scientifique en face de la variété empirique et le fait passer par les trois étapes de la décomposition, de l'abstraction et de la réduction, avant de le voir reconnaître la constance, c'est-à-dire la loi immuable des phénomènes, discernable par la mise en oeuvre du processus expérimental, utile à saisir le concret là où il se situe : c'est-à-dire entre le détail aléatoire ("les moindres phénomènes") et la loi ou la théorie ("la réduction de la variété à la constance") (SPP, I, 426).

Afin d'établir la vérité de sa logique de la découverte scientifique, Comte souligne que la connaissance d'une propriété quelconque exige de notre analyse qu'elle fasse abstraction de certains éléments ; il donne en exemple les lois dynamiques de la pesanteur qui n'auraient pu être connues « si nous n'avions pas fait d'abord abstraction de la résistance et de l'agitation des milieux » (ibid.). La science positive exige donc un certain nombre de "simplifications préalables"selon la loi de l'hypothèse la plus simple qui, si elle doit permettre des prévisions réelles, ne va pas sans quelques restitutions ultérieures, adéquates au concret. D'une part, connaître, c'est passer du concret à l'abstrait [8] : l'analyse mathématique est présentée dans le Cours comme constituant « la véritable base rationnelle du système entier de nos connaissance positives » [9] car elle permet d' « établir une coordination infiniment plus parfaite dans l'étude des phénomènes qui comportent cette application » (CPP, I, 76). D'autre part, prévoir, c'est passer de l'abstrait au concret ; c'est donc faire la démarche inverse et complémentaire de la précédente : c'est à quoi la connaissance scientifique doit permettre d'aboutir pour se vérifier comme exacte. Là où le Cours énonçait la formule pragmatique, «science, d'où prévoyance ; prévoyance, d'où action » (CPP, I, 45), le Système manifeste un souci plus directement épistémologique en faisant de la "prévision rationnelle" « l'attribut décisif du véritable esprit scientifique » (SPP, I, 549). Comte souligne la nécessité de la quantification, car si la qualité ne pouvait se réduire à la quantité, « toute prévision rationnelle deviendrait alors impossible, et la science se bornerait au pur empirisme, aussi dépourvu d'inductions que de déductions » (SPP, II, 445). Aujourd'hui encore, la définition de la science requiert la nécessité de la prévision [10] .

Auguste Comte applique les principes de décomposition, d'abstraction et de réduction de la recherche scientifique à l'épistémologie qui préside à l'élaboration de sa philosophie positive, à commencer par les deux pôles que sont la loi des trois états et la classification des sciences :

1) En effet, la capacité inventrice de la notion d'ordre chez Comte - comme chez Descartes - implique que chaque terme se mette à la place que la "nature" lui désigne, les termes inconnus et leur place se découvrent en raison des termes connus et de leur place. Ce principe de la fin de la Géométrie de Descartes est appliqué par Comte [11] : il est à l'origine de la loi des trois états et de la classification des sciences, car il procède du simple au complexe, après décomposition du complexe en éléments simples.
2) La loi historique d'évolution, ou loi des trois états, a pour critère objectif la science positive, dûment définie par Comte [12], et pour référence les faits généraux caractérisant les sociétés occidentales.
3) La classification des sciences concerne les disciplines ayant atteint le troisième état de cette loi des trois états ; elle procède du général au spécial, du simple au complexe, de l'abstrait au concret.
4) Les bornes extérieures ("les deux extrémités") (SPP, II, 432) de la classification des sciences permettent de considérer que toute étude est abordable selon un principe de division binaire (selon la diairesis platonicienne) et selon un principe opposant deux points de vue contraires. Il s'agit de dichotomies universellement repérables : dogmatique / historique, statique / dynamique, théorique / pratique, tandis que sont appliquées des déterminations contraires et binaires, telles que : concret/abstrait et abstrait/concret, général/spécial, simple/complexe, existence/mouvement, ordre/progrès. L'ordre et le progrès peuvent apparaître, comme en astronomie, sous les espèces d'un invariant et de variations. D'autres alternatives sont notées, telles que : intérieur/extérieur, dedans/dehors, objectif/subjectif. Ces relations fonctionnelles ont elles-mêmes pour cadre de référence la relation homme/monde. Cette dernière détermine le type de méthode : si elle va dans le sens homme/monde, elle relève de la méthode subjective qui fut suivie par la métaphysique traditionnelle, tandis que la relation monde/homme relève de la méthode objective, préconisée et pratiquée par Comte dans le Cours de philosophie positive. Le Système de politique positive institue une relation homme/monde d'un type nouveau avec pour base la sociologie et le renversement qu'elle occasionne dans la hiérarchie des sciences. Cette méthode dite subjective n'est en fait que la conception d'une méthode tenant compte de l'instauration du point de vue sociologique de la 46e leçon du Cours [13]. Comte la pratique désormais en complément de la méthode objective : selon le vœu émis à la 40e leçon [14] du Cours, la méthode devient alors totale. Cette décision se confirme dans le Système par le double refus d'une philosophie purement objectiviste et d'une philosophie purement subjectiviste [15]. Le terme d'absolu est donc définitivement écarté du vocabulaire de Comte, dans son sens matériel ou spirituel, puisque le passage de l'absolu au relatif représente pour lui le saut épistémologique essentiel [16].
5) Pour servir à la conceptualisation de la vie sociale, Comte a déporté et adapté des notions zoologiques telles que la distinction statique [17] et dynamique qu'il tenait de Blainville, tandis qu'il conçoit tout principe régulateur sur le schéma biologique de la régulation née des rapports du milieu et de l'organisme. Il a également retenu le fameux "principe de Broussais" [18], sur la modification de l'ordre immuable, à laquelle il a consacré le chapitre septième du tome II du Système (SPP, II, 425-467).

Or, la philosophie des sciences exposée dans le Cours semblait devoir se passer de considérer l'individu comme objet d'une étude directement positive. Aussi, ce ne fut pas sans conséquences pour l'accomplissement du système comtien que les problèmes épistémologiques, posés par la statique sociale du Cours, aient été sensibles à John Stuart Mill. Ce dernier les mentionna effectivement dans sa vingtième lettre à Comte, datée du 30 octobre 1843 [19]. Mill y faisait justement remarquer : « les bases individuelles de la sociologie statique ne sont pas suffisamment préparées » ; « le passage de la statique sociale à l'état vraiment positif exige par conséquent, continuait Mill, comparativement à la dynamique, une bien plus grande perfection de la science de l'homme individuel » [20] . Il s'agissait alors de la statique sociale de la 50e leçon. Mais, mieux encore : dans sa seconde lettre à Comte, datée du 18 décembre 1841, Mill avait déjà imaginé le tableau cérébral de Comte [21] ; et il y faisait des observations remarquables:
« je crois à la possibilité d'une psychologie positive, qui ne serait certainement ni celle de Condillac, ni celle de Cousin, ni même celle de l'école écossaise, et que je crois toute comprise dans cette analyse de nos facultés intellectuelles et affectives, qui entre dans votre système comme destinée à servir de vérification à la physiologie phrénologique, et qui a pour but essentiel de séparer les facultés vraiment primordiales de celles qui ne sont que les conséquences nécessaires des autres, produites par voie de combinaison et d'action mutuelle. »

Mill s'appuyait cette fois sur les analyses de la 45e leçon. Il semblait alors admettre la critique comtienne du cousinisme et comprendre les positions fondamentales de Comte. Or, il se trouve qu'en effet la conception comtienne de la morale comme science positive réponde aux suggestions de Mill qui, de son côté - sans doute pour suivre la perspective d'un office analogue - avait déjà en tête sa propre éthologie, ou « théorie de l'influence des diverses circonstances extérieures, soit individuelles, soit sociales, sur la formation du caractère moral et intellectuel » [22].

Cependant Comte avait déjà commencé à réfléchir à ce qui pouvait s'appeler une mésologie ou "étude théorique du milieu" [23] à laquelle il revenait dans le Système : «Le milieu constitue donc le principal régulateur de l'organisme, même quant aux fonctions cérébrales immédiatement soustraites aux influences extérieures » (SPP, II, 26). Le Catéchisme positiviste résume l'importance de la notion de milieu à la fois pour la vie intellectuelle et pour la vie matérielle [24]. En effet, l'idée de milieu avait fait son apparition à propos de la physique dans la 30e leçon du Cours, mais c'est à la 40e leçon que le "milieu" acquiert le sens de "l'ensemble des circonstances extérieures", puisque l'organisme et le milieu y sont supposés réunir les conditions déterminantes, utiles aux phénomènes vitaux. À l'harmonie entre le milieu et l'organisme, Comte faisait correspondre le consensus des organes entre eux. Aussi le tome I du Système confirme-t-il que la notion de vie « exige sans cesse une certaine harmonie, à la fois active et passive, entre un organisme quelconque et un milieu convenable » (SPP, I, 640). L'harmonie s'étend naturellement à la relation entre les organes et les fonctions, puis à celle entre les agents et les actes. La généralisation d'un consensus vital répond à ce que, dans le Système, Comte appelle "la théorie générale des milieux organiques" (SPP, I, 665), qui exige de considérer tout individu, quel qu'il soit, relativement à l'ensemble auquel il appartient.

La théorie générale des milieux organiques avait vocation d'être étendue à tous les milieux, quels qu'ils fussent. Cette extension implique pour tout élément la nécessaire considération de l'ensemble dont il relève logiquement ou réellement : en conséquence, expliquer un élément ne peut se faire sans invoquer systématiquement le tout dont il est une partie. De la même façon, des faits observés isolément n'ont aucune signification scientifique s'ils ne sont pas reliables systématiquement à un ensemble théorique. Il faut donc voir dans de nombreux cas explicités par Comte l'application d'un principe épistémologique qui sera reconnu plus tard par Poincaré et par Duhem comme le principe du holisme [25]. La 23e leçon du Cours applique, au sujet de la prévision des éclipses, un semblable principe d'explication renvoyant la partie au tout : Comte y affirme que la seule condition de rationalité d'une quelconque prévision n'est autre que la théorie scientifique dans laquelle elle s'insère systématiquement (CPP, I, 375-377). Ainsi l'exige la science positive. Suivant cette logique, l'individu n'existe pas en tant que fait scientifique, s'il n'est pas saisissable au sein d'une théorie, elle-même comprise au sein d'une discipline scientifique spécifique ; c'est à cette dernière, que Comte donnera le nom de morale.

La reconnaissance de l'influence du milieu est confirmée par le principe déterminant la subordination de "nos conceptions et de nos entreprises" (SPP, II, 26) envers l'ordre extérieur. C'est en généralisant le même principe que Comte peut affirmer non seulement la dépendance statique mais encore la dépendance dynamique en déclarant, pour ce qui concerne toute destinée individuelle, qu’elle est «matériellement liée à celle de l'ensemble de ses contemporains, et même de ses prédécesseurs » (SPP, II, 53).


2. L'apparition de la morale comme science positive

Dès lors, le pas de la sociologie à la morale pouvait être franchi afin de « lier directement [...] cet ordre élémentaire de toute société humaine avec l'ensemble de l'ordre universel qui le domine toujours » (SPP, II, 288). La sociologie de Comte allait donc être suivie, en 1852, par une septième science, la morale, au "titre heureusement ambigu" (CAT, 101), qui apparaissait en tant que "la science de l'homme individuel" (CAT,94), que Comte présenta, au premier chapitre du tome II du Système de politique positive [26], comme une extension nécessaire à l'affirmation du caractère religieux de son système philosophique. En fait, cette théorie positive de la nature humaine prolongeait les informations psychophysiologiques de la 46e leçon du Cours. Simultanément, le dogme positif (c'est-à-dire, pour Comte, la science positive) s'emparait de l'ordre moral qui apparaissait désormais comme le "seul arbitre direct de toute notre existence" (SPP, II, 35).

Auguste Comte était maintenant habilité à « ériger la science morale proprement dite en septième degré nécessaire de la hiérarchie encyclopédique, pour compléter [sa] progression normale de complication et de spécialité » (SPP, II, 265). C'est ainsi que la morale devenait pour Comte « une sorte de prolongement nécessaire du dogme positif [...]. Car, la subordination normale de la personnalité à la sociabilité n'[était] alors qu'une application capitale de la loi fondamentale, qui partout subordonne objectivement l'ordre le plus particulier au plus général » (SPP, II, 78). Du point de vue des principes épistémologiques, notons, d'une part, la progression nécessaire du complexe au spécial et, d'autre part, la subordination du particulier au général : double effet de l'application directe de la grille des concepts à l'œuvre dans l'élaboration de la classification des sciences. La nécessité de poser la morale comme science positive, Comte la confirmait dans une considération fondamentale concernant la vocation du positivisme, et parfaitement explicitée dans cette proposition : « Afin de mieux caractériser la destination sociale du positivisme, je me trouve ainsi conduit à indiquer sommairement son aptitude nécessaire à systématiser définitivement la morale universelle » (SPP, I, 91). Avec tout ce qu'elle impliquait pour Comte, la morale était donc reconnue comme une finalité du positivisme.

La perspective nouvelle était telle que l'ordre individuel concerné par la morale abstraite se trouvait, pour ainsi dire, généré au cœur de la sociologie, où il était subordonné à l'ordre social, tout comme l'ordre social était lui-même subordonné à l'ordre vital, ce dernier étant à son tour subordonné à l'ordre matériel. Ces successives subordinations n'excluaient pas pour Comte la spécificité et l'originalité qui caractérisent les différents ordres de phénomènes ainsi que les différentes sciences qui les manifestent et les étudient, puisque toujours « l'étude des méthodes est inséparable de celle des doctrines » (SPP, IV, 200). En outre, l'intérêt de l'existence du septième degré de la série des sciences était justifié par un souci de précision accrue : pour Comte, ce degré aboutissait, en effet, « à l'homme envisagé de la manière la plus précise » (SPP, II, 55). Ainsi, l'ordre individuel éprouve la pression de tous les ordres à travers l'ordre social auquel il est subordonné. Cependant, il faut souligner la destination sociale de l'ordre individuel et de la morale qui le concerne, explicitement énoncée dans le tome II du Système, qui "lie [la morale] au culte" (SPP, II, 78).

Comte dénombre finalement « sept degrés essentiels, mathématique, astronomique, physique, chimique, vital, social, et enfin moral » (SPP, II, 433). Désormais, la sociologie se présente « comme absorbant la biologie à titre de préambule et la morale à titre de conclusion » (SPP, II, 434). Cette perspective proposée au tome II du Système est, d'ailleurs, reprise dans le deuxième entretien du Catéchisme positiviste : « Car la sociologie peut être aisément conçue comme absorbant la biologie à titre de préambule, et la morale à titre de conclusion » (CAT, 94). C'est aussi l'occasion, pour Comte, d’évoquer la dénomination d'anthropologie qui se substituerait plus tard à celle de sociologie (CAT, 96). Comte peut encore écrire que l'on passe désormais de la cosmologie à la biologie, de celle-ci à la sociologie et de la sociologie à la morale. Toutes ces reformulations de la classification des sciences prouvent bien qu'à la morale est dévolue une place nécessaire dans leur hiérarchie. Comte va jusqu'à affirmer que le nouveau moraliste remplace, à lui seul, trois spécialistes du passé : le médecin étudiant le corps, le philosophe s'occupant de l'esprit, et le prêtre orienté vers le cœur (SPP, II, 437); même considéré dans le morcellement, cet ensemble demeure essentiellement indivisible car il relève de l'ordre individuel. Le classement de la morale présuppose que les lois morales « sont nécessairement plus compliquées que les lois intellectuelles » (SPP, III, 49) ; elles impliquent l'existence des lois des sciences précédentes dans le classement. En tout cas, leur étude est, pour Comte, un « aboutissant nécessaire de toutes [les] saines spéculations » (SPP, III, 48). Ce qui caractérise désormais l'humanité, c'est, selon ce qu'affirmait déjà le Discours préliminaire [27] , autant le progrès intellectuel que le progrès moral (SPP, I, 107).

La 50e leçon du Cours, consacrée à la première statique sociale, soulignait déjà « cette énergique prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles » (CPP, II, 178). L'objet d'étude y était double : la sociabilité, c'est-à-dire une forme de l'affectivité propre à tout individu, et l'activité, en particulier l'activité des facultés supérieures, auxquelles Comte attribue généralement la cause des modifications de l'existence humaine. C'est indirectement sur l'activité et sur l'égoïsme ("les instincts personnels") que Comte fait reposer ce qui est appelé à devenir l'équilibre social dont le ciment est, analogue à la philia aristotélicienne, le sentiment de sociabilité : « l'homme est et doit être essentiellement dominé par l'ensemble de ses instincts personnels, seuls vraiment susceptibles d'imprimer à la vie sociale une impulsion constante et un cours régulier » (CPP, II, 182). Il n'y avait là aucune contradiction. Sur cette question, les positions de Comte n'étaient pas éloignées des observations de l'Écossais Adam Ferguson (1723-1816) [28] qu'il cite favorablement à plusieurs reprises. Mais Comte ne faisait pas directement dériver, comme Ferguson, l'intérêt général de l'intérêt particulier. D'après Comte, nos instincts individuels déterminent notre vie sociale : autrement dit, notre égoïsme se trouve appelé à donner toute sa force originelle à notre altruisme, si bien que l'égoïsme n'est pas à supprimer puisqu'il peut être compensé favorablement quand ses forces se trouvent dérivées vers la société. Aussi Comte déclare-t-il avoir « réduit ainsi le principal problème de notre existence à subordonner, autant que possible, l'égoïsme à l'altruisme » (SPP, II, 140). D'ailleurs, l'instinct sympathique, reconnu par Comte pour manquer généralement de vigueur, et l'activité intellectuelle, éloignée d'être toujours spontanée, peuvent se renforcer réciproquement et suppléer mutuellement à leur fondamentale insuffisance sociale, quand les instincts égoïstes parviennent à les mobiliser suffisamment. Cette conception de l'économie des penchants traduit la circulation de l'énergie brute de l'égoïsme et sa transformation en altruisme grâce à la sympathie et à l'intelligence.

C'est pourquoi, d'une part, Comte distingue à la fois un ordre biologique, un ordre social, et enfin un ordre individuel qui relève directement de la morale, puisqu'il existe des faits biologiques, ainsi que des faits sociaux et individuels relevant de la statique sociale ; mais, d'autre part, il constate une progression historique et sociale, représentée théoriquement par la loi des trois états et appartenant à la dynamique sociale. La statique sociale concerne non seulement la structure fondamentale de la société mais encore les structures permanentes de l'esprit humain, sur la base de constantes biologiques [29] et sociologiques. Bien que Comte lui ait reproché d'omettre le point de vue social, on comprend que la phrénologie de Gall ait pu intervenir dans le cadre positiviste : elle apportait les éléments d'une base locale de l'étude de l'homme, que Comte cherchait autant à définir dans sa nature qu'à déterminer dans son histoire. La dynamique de la progression historique devait permettre de développer les données fondamentales observées dans la statique de l'ordre humain. C'est pourquoi la dynamique sociale insiste sur l'évolution intellectuelle qui, en principe, devait orienter toute l'humanité selon un principe de continuité perdurant au-delà des ruptures provoquées par les révolutions sociales et intellectuelles [30] . Voilà qui explique pourquoi Comte voyait l'activité industrielle de l'état positif tendre à concilier, en les dépassant dans une synthèse politique universelle - horizon de l' «Avenir humain» [31] - , des directions manifestement antagonistes : la direction de l'activité militaire conquérante de l'état théologique et la direction de l'activité militaire défensive de l'état métaphysique.

Si Comte s'en était tenu à considérer l'activité industrielle directement consécutive à la science positive, il n'aurait conçu qu'un positivisme étroit qui vraisemblablement aurait dû convenir à la plupart de ses critiques. Mais les données biosociologiques de la 50e leçon, écrite avant le 1er juillet 1839, se sont prolongées et développées avec le Tableau des fonctions cérébrales ou tableau cérébral, que Comte dit avoir conçu dès 1847, puis régulièrement élaboré jusqu'en 1850 [32] : en 1851 [33], ce tableau complète en les résumant les caractères humains généraux et montre à l'évidence que la spéculation et l'action sont dominées par l'affection. Il s'en dégage le principe de l'action de l'homme dans la société : « Agir par affection, et penser pour agir » (SPP, I, 688). Le tableau répond à un processus de décomposition binaire et pose, entre l'égoïsme complet et le pur altruisme, l'échelle de toutes les affections intermédiaires (SPP, I, 692-693). Satisfait du résultat qui « s'accorde avec les inspirations primitives de Gall » (ibid.) rappelle quel en est le principe classificatoire, confirmant le succès d'une logique de la découverte qui lui est propre (ibid.) :

On reconnaît déjà que son principe coïncide essentiellement avec la loi universelle à laquelle j'ai ramené toutes les classifications réelles, en commençant par celle des différentes sciences abstraites, d'après la moindre généralité et la complication graduelle. Dans cette nouvelle application de ma règle taxonomique, il s'agit de décomposer peu à peu, d'abord la personnalité, puis la sociabilité, en penchants vraiment irréductibles, dont la succession totale développe entièrement la progression où je viens de poser les deux termes extrêmes.

Dans cette perspective, le tome I du Système donne à la théorie cérébrale de Comte sa forme définitive (SPP, I, 663-734) sous le couvert de la théorie de l'harmonie, et en tant que le « complément synthétique de [son] cours systématique de biologie », toutes les études vitales devant converger vers l'exacte connaissance de l'harmonie nécessaire entre l'être et le milieu (SPP, I, 663). Le tome II du Système peut exposer une statique sociale renouvelée, comprenant les lois scientifiques de la morale. Ainsi s'est formée « l'échelle élémentaire du progrès humain, d'abord purement matériel, ensuite physique, puis intellectuel, enfin et surtout moral » (SPP, II, 53). Comte souligne ce " prolongement nécessaire du dogme positif " (SPP, II, 78). Il est conscient du fait que l'introduction de la morale constitue "une révolution scientifique" (SPP, II, 437) qui ne pouvait intervenir « avant que [la] fondation de la sociologie eût terminé la préparation encyclopédique qu'exigeait l'avènement systématique de la véritable anthropologie, à laquelle il faut conserver son nom sacré de morale » (ibid.).

Quel est l'objet de la morale admise comme science positive dans l'échelle comtienne des sciences ? Tout d'abord, la dénomination de "la science par excellence" (CAT, 100) procède d'une "admirable équivoque" (ibid.), puisqu'elle concerne à la fois une science et un art. Cette "véritable anthropologie" restitue le point de vue humain ; elle permet de combiner intimement les points de vue biologique et sociologique. En fait, elle présuppose l'échelle encyclopédique connue et assimilée. La recherche de la loi pour mieux diriger l'activité (CAT, 94) exige une observation extérieure (et non pas "l'observation intérieure" que Comte dénonce), puisqu'elle « fait reposer la science morale sur l'observation des autres beaucoup plus que de soi-même, afin d'établir des notions à la fois réelles et utiles » (ibid.). L'étude de la société est donc une étape incontournable à la reconnaissance de la morale. Comte précise la spécificité de cette dernière : « L'ordre purement individuel présente réellement une complication supérieure à celle de l'ordre social, parce que les troubles imprévus y participent davantage » (SPP, II, 363). En effet, si la sociologie et l'histoire qu'elle implique traitent de phénomènes qui pourraient comporter des "troubles imprévus", il demeure qu'il existe des troubles encore moins prévisibles parce que leur complexité et leur particularité sont encore plus grandes, plus "aléatoires", et qui, pour cette raison, échappent à une théorie strictement sociologique. Tandis que « la sociologie se réduit essentiellement à la vraie science de l'entendement » et embrasse également l'activité (SPP, III, 47), c'est à la morale que revient une spécificité, «l'étude propre et directe du sentiment, comme moteur suprême de l'existence humaine » (ibid.). Le sentiment dépend des individus du fait de leur double constitution biologique et sociale. Ainsi, le sentiment « constitue, en effet, le domaine essentiel de la morale, tant théorique que pratique, puisqu'il domine l'existence et dirige la conduite » (SPP, III, 50). Le système épistémique, objectif dans son établissement, s'accomplit donc dans une science dont l'objet est la théorie de l'affectivité et l'observation de ses perturbations.

Sur la lancée des idées de Cabanis, Leroy et Gall (SPP, II, 437), la nouvelle science positive voit donc son objet doublement précisé. D'une part, cette « science de l'esprit » (SPP, III, 48), affirme Comte, est la systématisation de la « connaissance spéciale de notre nature individuelle, suivant une combinaison convenable entre les deux points de vue, biologique et sociologique, qui s'y rapportent nécessairement » (SPP, II, 438) ; et elle est, d'autre part, l'ensemble des « réactions continues entre le physique et le moral de l'homme, d'après les relations nécessaires des viscères végétatifs avec les organes affectifs » (ibid.). Certes, Comte ne donne guère d'exemples de ces réactions et relations. Mais cette virtuelle physique expérimentale de l'âme permet, en tout cas, la reconnaissance de l'intensité psychique la plus énergétique, parce qu'elle est la plus primitive en nous ; aussi donne-t-elle à Comte une vue de l'histoire humaine s'ouvrant avec l'affect primitif dont l'altruisme de l'avenir s'annonce déjà comme une véritable sublimation.

La modification qui affecte la plupart des phénomènes, mais d'autant plus ceux qui sont plus compliqués, motive l'innovation de la morale telle que Comte la comprend. Les deux aspects de cette science sont étudiés, pour le premier, par déduction et, pour le second, par induction. En effet, d'une part, la partie déductive, qui est la systématisation de la science humaine individuelle, n'est autre que la théorie de l'âme figurant au tableau cérébral, obtenue selon le procédé de la classification. L'affectivité y siège en tant que principe représenté par les dix moteurs affectifs : sept instincts personnels dont cinq (nutritif, sexuel, maternel, militaire, industriel) sont reliés à l'intérêt, et deux (domination, approbation) à l'ambition ; trois instincts sociaux dont deux sont spéciaux (attachement, vénération) et un général (bonté ou amour universel). Ce principe moteur a pour moyen les fonctions intellectuelles et pour résultat les qualités pratiques telles que l'activité et la fermeté. Et, d'autre part, la partie inductive de la morale est présentée comme l'étude des perturbations individuelles qui n'affectent pas l'existence collective. Les deux parties distinctes de la morale diffèrent entre elles comme le font la théorie (l'étude de l'ordre individuel) et la clinique (l'étude des variations particulières). Comte justifie le titre qu'il a attribué à cette étude de l'individu, car, en la qualifiant de morale, « on se dispose heureusement à n'y jamais chercher que les bases normales de la conduite humaine, en écartant inexorablement les spéculations oiseuses qui seraient, en effet, les plus difficiles de toutes ». À la limite d'une science cognitive et d'une psychanalyse, cette morale applique une règle objective stricte : pas de spéculations métaphysiques, uniquement des observations cliniques dont l'analyse ne peut être séparée de la théorie !

Si la morale positive a pour finalité les actions, « elle s'attache d'abord aux sentiments » (SPP, II, 78). Relativement à la religion divisée entre le dogme positif (c'est-à-dire les sciences), le culte et le régime, la morale, qui est la source de la religion positiviste (SPP, II, 79), se rattache au culte « qui, directement voué à l'expansion normale des meilleures affections, tend indirectement à les développer » (ibid.). C'est ainsi que la morale subordonne la personnalité à la sociabilité, l'esprit au cœur comme l’affirme le Catéchisme (CAT, 137) ou, en d’autres termes, le Discours préliminaire : « Le positivisme conçoit directement l'art moral comme consistant à faire, autant que possible, prévaloir les instincts sympathiques sur les impulsions égoïstes, la sociabilité sur la personnalité » (SPP, I, 91). On découvre alors qu'il se produit une double subordination : il y a, d'une part, la subordination effectuée par la morale en tant qu'art et qui complète la subordination de la morale en tant que science, puisque, en sens inverse, la morale n'est qu'un effet supplémentaire de l'application du principe selon lequel l'ordre le plus particulier se subordonne objectivement à l'ordre le plus général [34]. D'où le rappel des successives subordinations : de l'individualité à la sociabilité, de la sociabilité à la vitalité, de celle-ci à la matérialité : « premier domaine objectif et dernier terme subjectif de l'harmonie universelle » (SPP, II, 78).

Dans son déploiement complet, l'échelle de l'entendement s'étend désormais entre la limite objective figurée par les lois physiques et la limite subjective figurée par les lois morales. Ayant suivi la voie objective du monde vers l'homme, « des phénomènes les plus généraux aux plus particuliers » (SPP, II, 80), pour adopter le principe sociologique procédant de l'homme vers le monde, Comte vise maintenant à l'ultime synthèse subjective : une harmonie durable entre la raison théorique et la raison pratique.


3. De la morale à la politique

La morale n'est pas seulement la source de la religion, elle est aussi « le but de la philosophie et le point de départ de la politique » (SPP, I, 91). Dès le Système de politique positive, les deux points de vue de la morale et de la politique formèrent la religion, ralliée au principe de l'Humanité, faite des Morts et des Vivants. Car, selon la formule de Comte, «entre l'homme et le monde, il faut l'Humanité» [35] Au matérialisme théorique des sciences cosmologiques, Comte avait opposé la sociologie et la morale. Au mal moderne il opposait désormais la religion de l'Humanité. Que signifiait cette "religion" ? Solidarité de la science et de la société, solidarité des individus entre eux, solidarité de chacun des peuples envers l'ensemble des peuples de la planète entière [36] . Solidarité locale, mais encore solidarité temporelle, dans la continuité. On chercherait en vain dans l'œuvre de Comte une théorie de l'État et du gouvernement sinon sous la forme d'une « universelle réaction nécessaire, d'abord spontanée et ensuite régularisée, de l'ensemble sur les parties » (CPP, II, 197). Aussi, et malgré l'institution de la morale comme science positive de l'individu, pour Comte, toujours : « l'Humanité se décompose, d'abord en Cités, puis en Familles, mais jamais en individus » (SPP, IV 31).

La révolution intellectuelle qui avait permis la révolution sociale et politique ne pouvait suffire sans l'aide d'un pouvoir spirituel, autant pour enseigner les principes de l'esprit scientifique que pour garantir aux nations concertées l'assurance des principes universels. Dès la 57è leçon du Cours, Comte envisage le "pouvoir spirituel futur" résidant dans une classe entièrement nouvelle, formant une "corporation spéculative" dont la destination serait européenne. Comte présuppose un Comité positif occidental qu'il conçoit déjà comme une Église positive, destinée entre autres à prévenir le mal moderne de la "spécialité dispersive". Le pouvoir spirituel devait ensuite plus explicitement combiner la sagesse théorique et la sagesse affective de l'humanité. En tant qu'il était conçu comme spirituel, théorique, général et universel, il devait s'opposer au pouvoir matériel, pratique, spécial et partiel (SPP, II, 311-320). Témoin et juge du pouvoir temporel, le pouvoir spirituel représenterait une autorité distincte, chargée de concevoir l'avenir sur la base de la somme intégrale des informations laissées par le passé. Sous la religion de l'Humanité, l'histoire devenait "science sacrée" ‘SPP, III, XXXIV).

Pour œuvrer à la consistance agrégative [37] de la vie sociale et politique, il fallait des disciplines qui fussent aptes à favoriser cette finalité. L'histoire collective sous la forme de la sociologie statique et dynamique, et l'histoire individuelle sous la forme de la morale, venant l'une et l'autre compléter l'histoire naturelle, devaient couronner les valeurs de continuité et de solidarité dans la présence symbolique du pouvoir spirituel. À celui-ci devrait être confié la charge d'un travail immense de synthèse : celle d'émettre des conseils et des vœux, de donner consultation dans tous les domaines publics et privés, de prêcher les principes de l'harmonie universelle, de diriger l'éducation [38] tout en réglant les conflits politiques et sociaux, enfin, de systématiser l'existence humaine dans sa totale plénitude. Orienté vers l'activité humaine, le pouvoir spirituel de l'avenir interrogerait sans discontinuer le passé dans tous les domaines pour en retenir les enseignements et imaginer l'avenir. Nanti de l'autorité éthique, il serait chargé d'élaborer sans cesse la théorie issue de l'observation du concret
humain.

 
Notes

* Version révisée de l’article publié dans la Revue Internationale de Philosophie, 1998/1.
1. Cf. Auguste Comte, Système de politique positive, IV tomes, Paris, 1851-1854 (sigle : SPP) ; voir SPP, I, 406: "Pendant les trois âges de notre longue enfance, le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme ont respectivement développé, pour l'élaboration spontanée de nos spéculations abstraites et générales, la puissance des sentiments, l'efficacité des images, et l'aptitude des signes naturels ou artificiels".
2. Voir sur la question : Angèle Kremer Marietti, L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, Thèse présentée devant l'Université de Paris IV, le 19 novembre 1977, Atelier Reproduction des thèses, Université de Lille III, Diffusion Librairie Honoré Champion, Paris 1980, pp. 457-520 ; id., Entre le signe et l'histoire. L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, Paris, Klincksieck, 1982, chapitre 3 de la seconde partie, "L'anthropologie du signe", pp. 210-251. Id. "Comte et le retour à une rhétorique originelle", Romantisme, 21-22, Paris, Champion, 1978, pp. 91-104 ; id., "Auguste Comte et la sémiotique", RSSI, Vol. 8, 1988, Association Canadienne de Sémiotique, pp. 131-144 ; id, La philosophie cognitive, Paris, PUF, "Que sais-je ?", 1994, pp. 13-18, pp. 55-57.
3. Les notes sont éparpillées dans les six tomes (originaires) du Cours de philosophie positive ; nous les avons recensées dans Le projet anthropologique d'Auguste Comte, Paris, SEDES/CDU, 1980, p.95-96, note 2. Voir également la 52e leçon du Cours, vol. II, Leçons 46 à 60, édition de Jean-Paul Enthoven, Paris, Hermann, 1975, p. 249-250, ainsi que le chapitre 4 de SPP, II, consacré en totalité au langage.
4. Cf. Le projet anthropologique d'Auguste Comte, pp.22-24. Ce Tableau est dégagé de l'exposé de SPP, IV, 173-180. Voir également Entre le signe et l'histoire, pp. 94-95.
5. Le Cours de philosophie positive devait déjà constituer pour Comte une "philosophie première". D'où, le sous-titre que les éditeurs de l975 (Paris, Hermann, 2 volumes) ont donné au vol. I, leçons 1 à 45, du CPP. Cf. CPP, vol. I, deuxième leçon, p. 45 : "car il ne s'agit point d'observer le système entier des notions humaines, mais uniquement celui des conceptions fondamentales sur les divers ordres de phénomènes, qui fournissent une base solide à toutes nos autres combinaisons quelconques, et qui ne sont, à leur tour, fondées sur aucun système intellectuel antécédent. Or, dans un tel travail, c'est la spéculation qu'il faut considérer, et non l'application, si ce n'est en tant que celle- ci peut éclairer la première. C'est là probablement ce qu'entendait Bacon, quoique fort imparfaitement, par cette philosophie première qu'il indique comme devant être extraite de l'ensemble des
6. Cf. Entre le signe et l'histoire, p. 48: «Le souci d'unité caractérise l'entreprise encyclopédique de Comte et se trouve exprimé dans la 58e leçon du Cours de philosophie positive que Comte intitule : Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive, et qu'il qualifie de "discours de la méthode" . » Voir aussi, op. cit., p.67:«Quant à la méthode elle-même inséparable de l'application à laquelle elle est employée, Comte n'accepte d'en débattre qu'à la fin du Cours, dans cette 58e leçon dont il accepte de faire son Discours de la méthode».
7. Pour Bacon, en effet, l'esprit "peut disséquer la nature et trouver les vertus et actions des corps, ainsi que leurs lois déterminées dans la matière". Cf. Novum Organum, II, 52 ; in. J. Spedding, R.L. Ellis, D.D. Heath, The Works of Francis Bacon, 14 vol., 1857-1874 (facsimile Fr. Fromman ,Verlag Günther Holzboog, Stuttgart 1963), I, 363. Il s'agit moins de réduire la nature en abstractions que de la disséquer dans ses parties en conjuguant les lois de l'esprit et les lois de la matière.
8. Cf. Entre le signe et l'histoire, p. 96.
9. CPP, vol. I, troisième leçon, 76. Cf. Entre le signe et l'histoire, pp. 14-44
10. Les philosophes des sciences aujourd'hui ne s'arrêtent plus guère au concept de "science positive". Nous avons noté probablement le dernier emploi de l'expression 'science positive', chez un économiste Américain, Prix Nobel d'économie, Milton Friedman, qui la définit dans son ouvrage, Positive Economics (The University of Chicago Press, 1953), p. 7 : "Le but ultime d'une science positive est le développement d'une 'théorie' ou d'une 'hypothèse' qui permet des prévisions valides et significatives (et non pas des truismes) concernant des phénomènes non encore observés. Une telle théorie est en général l'alliage complexe de deux éléments. D'une part, c'est un 'langage' appelé à promouvoir des méthodes de raisonnement systématiques et organisées. D'autre part, c'est un corps d'hypothèses désignées à abstraire les traits essentiels d'une réalité complexe". - Cette définition relève du positivisme comtien. Notons que l'un des premiers à avoir revendiqué la référence à une science inspirée des idées positives fut également un économiste, Jean-Baptiste Say, dans son Traité de 1803. Or, on sait qu'Auguste Comte critiqua l'économie politique mais en s'inspirant des théories de Say. Sur la science positive dans l'encadrement positiviste, voir Angèle Kremer Marietti, Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme, Paris, Méridiens Klincksieck, 1983.
11. Voir l'édition de 1894 : La Géométrie analytique d'Auguste Comte, précédée de la Géométrie de Descartes.
12. Voir notre ouvrage, Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme.
13. Cf. Entre le signe et l'histoire, p. 62.
14. CPP, vol. I, p. 666 : «Quoique, parvenue à sa pleine maturité, la vraie philosophie doive inévitablement tendre à concilier, dans leur ensemble, ces deux méthodes antagonistes, leur contraste fondamental constitue néanmoins le germe réel de la différence élémentaire entre les deux grandes voies philosophiques, l'une
15. SPP, II, 32 : pour Comte, désormais, la pure objectivité n'existe pas ; cf. Angèle Kremer Marietti, Le positivisme; Paris, PUF, 1982, p. 42 : "D'où une théorie de la connaissance positiviste : ni purement subjective, ni pleinement objective".
16. Cf. Entre le signe et l'histoire, p. 62. Voir aussi CPP, vol. II, 103 : "Ce passage inévitable de l'absolu au relatif constitue, en effet, l'un des plus importants résultats philosophiques de chacune des révolutions intellectuelles qui ont successivement conduit les divers ordres de nos spéculations de l'état purement théologique ou métaphysique à l'état vraiment scientifique". De même, CCP, vol. II, 255 : "La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu, et qui est, par sa nature, strictement assujettie à la condition de tout comprendre, afin de tout coordonner, doit, à cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire, que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain, le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle , aussi bien chez l'espèce que chez l'individu". Outre les précédentes particularisations conceptuelles et terminologiques, il en est d'autres plus courantes : toute appréciation est abordée par Comte comme étant ou sommaire, ou générale, ou finale, ou philosophique. Par ailleurs, les considérations sont soit préliminaires, soit philosophiques, soit générales.
17. Nombreux sont ceux qui, derrière Comte, utilisèrent surtout le concept et le terme de "statique sociale" : Herbert Spencer (1820-1903) publia un ouvrage intitulé Social Statics en 1851 et le fondateur de la revue The Positivist Review (1893), le positiviste anglais Frederic Harrison (1831-1923), fit de même en 1875.
18. Voir l'étude de Jean-François Braunstein, Broussais et le matérialisme. Médecine et philosophie au XIXè siècle, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986.
19. Cf Auguste Comte, Correspondance générale et Confessions, II, Paris, La Haye, Mouton, pp. 401-406.
20. Op. cit., p. 401.
21. Correspondance générale, II, p.348.
22. Op. cit., p. 401.
23. Voir l'article "Milieu" du Dictionnaire de Médecine de Nysten, revu par Littré et Robin (1855).
24. Auguste Comte, Catéchisme positiviste (1852), Chronologie, introduction et notes par Pierre Arnaud, Paris, Garnier- Flammarion, 1966, signe CAT, p. 85.
25. La définition du terme holisme est la suivante : «Position antiréductionnisme et cohérentiste selon laquelle on ne peut connaître les parties sans connaître le tout. S'oppose à l'atomisme pour lequel chaque énoncé prend sa signification d'un rapport bijectif avec les phénomènes. Pour le holisme épistémologique, aucun énoncé isolé de son contexte sémantique et épistémique n'a de sens précis et univoque. [...] Dans une conception plus stricte, le holisme épistémologique prône l'explication de l'inférieur, du local [...] par le supérieur, le global » (J. Herman, "Holisme", in Encyclopédie Philosophique Universelle : Les Notions Philosophiques I, Paris, PUF, 1990, p. 1155, 1ére col.) Voir l'étude d'Anastasios Brenner, Duhem. Science, réalité et apparence. La relation entre philosophie et histoire dans l'œuvre de Pierre Duhem, Paris, Librairie Philosophique Vrin, 1990. En faisant la recension de cet ouvrage, nous avons noté que M. Brenner montrait comment Duhem avait élaboré la thèse holiste qui impliquait l'abandon de l'inductivisme. Nous écrivions :"Si la thèse holiste se ramène rigoureusement à ce qu'aucune hypothèse isolée ne puisse faire l'objet d'une vérification expérimentale strictement autonome, dans ce cas nous trouvons que, dans ce domaine également, Comte a devancé Duhem" (cf. Revue Internationale de Philosophie, Pierre Duhem, n° 182, 1992/3, p. 409. Certes, Auguste Comte corrigera en la complétant cette tendance holistique en insistant sur le fait que «l'ordre le plus noble perfectionne le plus grossier en s'y subordonnant" (SPP, IV, 361). Pour lui, la subordination n'empêche pas une progressivité. Les deux tendances réductionniste et structurale se trouvent conciliées chez Comte ; voir Entre le signe et l'histoire, pp.71-73.
26. Le tome II du Système de politique positive parut en mai 1852, le Catéchisme positiviste en septembre 1852.
27. Ou Discours sur l'ensemble du positivisme (1848).
28. Auteur de : Institutes of Moral Philosophy (1772).
29. SPP, II, 2, 140 : "Le volume précédent a fondé la théorie positive de la nature humaine sur l'ensemble des notions biologiques".
30. Bien que la révolution occidentale soit "plus intellectuelle que sociale" (cf. SPP, IV, 5, 362).
31. Selon les trois moments historiques et dialectiques, définis par Comte : La Famille, la Patrie et l'Humanité, aptes à former la société domestique, la société civile et la société religieuse ; voir "Une théorie de la société", dans Le concept de science positive, op. cit., p. 184.
32. Voir SPP, I, p. 680, où Comte affirme qu'en trois ans il a élaboré dix rédactions successives du tableau systématique ; la dernière en date étant celle du 4 janvier 1850.
33. Le tome I du Système de politique positive a paru au mois de juillet 1851.
34. SPP, II, 1, 78 : "Car, la subordination normale de la personnalité à la sociabilité n'est alors qu'une dernière application capitale de la loi fondamentale, qui partout subordonne objectivement l'ordre le plus particulier au plus général".
35. Lettre du 21 décembre 1854, in Correspondance générale, VII, Paris, Vrin, E.H.E.S.S. , 1987, p. 283.
36. Voir nos Introductions aux volumes VII et VIII de la Correspondance générale, Paris, Vrin, E.H.E.S.S., 1987, 1990.
37. Cf. Angèle Kremer Marietti, "Auguste Comte et la science politique"; in  Auguste Comte, Plan des travaux scientifiques, Paris, Aubier, 1970. Id., "Une science du politique conçue comme science de la consistance agrégative", Colloque Auguste Comte, in Les Études Philosophiques, 3, 1974.
38. Cf. Paul Arbousse-Bastide, La doctrine de l'éducation universelle dans la philosophie d'Auguste Comte, 2 vol., Paris, PUF, 1957.
                                               


نموذج الاتصال
NomE-mailMessage