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جون لوك: في التربية (مقتطف)

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John LOCKE (1693)







Quelques pensées
sur l’éducation


Traduit de l’anglais par G. Compayré en 1889







Un document produit en version numérique par Gemma Paquet, bénévole,
professeure à la retraite du Cégep de Chicoutimi

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi









Cette édition électronique a été réalisée Mme Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers à la retraite du Cégep de Chicoutimi à partir de :



John Locke (1693)

QUELQUES PENSÉES SUR L’ÉDUCATION


Titre anglais original : Some thoughts concerning education.

Une édition électronique réalisée à partir du livre de John Locke (1693), Quelques pensées sur l’éducation. Traduit de l’anglais par G. Compayré en 1889.


Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times, 12 points.
Pour les citations : Times 10 points.
Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.


Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2001 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format
LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition complétée le 15 mai 2002 à Chicoutimi, Québec.
Vérification et correction orthographiques : Gemma Paquet
Mise en page : Jean-Marie Tremblay

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Section I : (3-30) L'éducation physique


Section II : (31-42)


Section III : (43-51)


Section IV : (52-63)


Section V : (64-66)


Section VI : (67-69)


Section VII : (70-71)


Section VIII : (72-87)


Section IX : (88-94)


Section X : (95-99)


Section XI : (100-102)


Section XII :  (103-110)


Section XIII : (111-114)


Section XIV : (115)


Section XV : (116-117)


Section XVI : (118-122)


Section XVII : (123-127)


Section XVIII : (128-129)


Section XIX : (130)


Section XX : (131-133)


Section XXI : (134-137)


Section XXII : (140)


Section XXIII : (141-146)


Section XXIV : (147-195)

161. Du dessin
163. Le latin
174. Les vers
185. La morale
187. La loi
195. Le grec

Section XXV : (196-209)


Section XXVI : (210-211)


Section XXVII : (212-215)











Avertissement








Les notes de bas de page sont celle de Comparyé et celles que Compayré a reprises des éditions anglaises de Quick et de Daniel, en les augmentant, au besoin, de sa science. Plusieurs notes qui auraient alourdi le texte ont été supprimées.










Écuyer





7 mars 1693.



Monsieur,







Ces Pensées sur l'éducation qui vont maintenant paraître dans le monde vous appartiennent de droit, puisqu'elles ont été écrites depuis plusieurs années à votre intention [1] : elles ne contiennent pas autre chose que ce que vous avez déjà reçu de moi dans mes lettres. Je n'y ai pas apporté de changement, excepté dans l'ordre des réflexions qui vous ont été adressées à différentes époques et dans diverses circons­tan­ces : de sorte que le lecteur reconnaîtra aisément, à la simplicité familière et à la forme du style, que ces pensées sont plutôt l'entretien privé de deux amis qu'un discours destiné au public [2].

Ce sont les importunités de leurs amis que les auteurs allèguent généralement pour s'excuser de publier des livres qu'ils n'osent d'eux-mêmes produire au grand jour. Mais quant à moi, vous le savez, je puis le dire avec vérité : si quelques person­nes, ayant entendu parler de mes écrits sur ce sujet, n'avaient pas insisté pour les lire et ensuite pour les voir imprimer, ils dormiraient encore dans le secret de l'intimité pour laquelle ils étaient faits [3]. Mais ces personnes, dont le jugement m'inspire une extrême déférence, m'ayant dit qu'elles étaient persuadées que cette simple esquisse pouvait rendre quelques services si elle était publiée, j'ai cédé à des raisons qui exerceront toujours un grand empire sur mes décisions : car je pense que le devoir absolu de tout homme est de faire pour le service de son pays tout ce qu'il peut, et je ne vois pas quelle différence pourrait établir entre lui-même et les animaux qui l'entourent celui qui vivrait sans cette pensée. Ce sujet est d'une si grande importance, une bonne méthode d'éducation est d'une utilité si générale, que, si mon talent avait répondu à mes désirs, je n'aurais pas attendu les exhortations et les importunités de mes amis. Néanmoins, la médiocrité de cet écrit et la juste défiance qu'il m'inspire ne doivent pas m'empêcher, par la honte de faire trop peu, de faire quelque chose et d'apporter ma petite pierre à l'édifice [4] surtout quand on ne me demande pas autre chose que de livrer mes idées au public. Et s'il se rencontrait encore quelques autres personnes du même rang et du même mérite qui y prissent goût au point de les juger, elles aussi, dignes de l'impression, je pourrais me flatter de l'espoir que tous ceux qui les liront ne perdront pas leur peine [5].

J'ai été si souvent consulté, dans ces derniers temps, par des personnes qui décla­raient ne pas savoir comment élever leurs enfants, et, d'autre part, la corruption de la jeunesse est devenue un sujet si universel de lamentations, qu'il me semble qu'on ne saurait taxer d'impertinente l'entreprise de celui qui appelle sur ce sujet l'attention du public et qui propose quelques réflexions personnelles sur la matière, dans l'intention d'exciter les efforts des autres et de provoquer les critiques. Car c'est en fait d'éducation que les erreurs méritent le moins d'être excusées. Comme les défauts qui proviennent de la première cuisson d'une faïence et qui ne sauraient être corrigés dans la seconde ou dans la troisième, ces erreurs laissent après elles une empreinte ineffaçable, dont la trace subsiste à travers tous les degrés et toutes les stations de la vie.


Je suis si loin d'être entêté d'aucune des idées que je présente ici, que je ne serais nullement chagrin, même à cause de vous, si quelque autre écrivain plus habile et mieux préparé à ce travail voulait, dans un traité régulier d'éducation approprié à notre bourgeoisie anglaise, rectifier les erreurs que j'aurais pu commettre : car ce serait une bien plus grande satisfaction pour moi de voir les jeunes gens suivre pour leur instruction et leur éducation les méthodes les meilleures (ce que tout le monde doit désirer), que d'apprendre le succès de mes opinions sur ce sujet. Vous devez cependant me rendre ce témoignage que ma méthode a produit des effets extraordi­naires dans l'éducation d'un jeune gentleman pour laquelle elle n'avait point été faite expressément [6].

Je ne veux pas dire que le bon naturel de l'enfant n'ait pas contribué à ce succès : mais je crois que ses parents reconnaîtront comme vous que la méthode contraire, celle qu'on suit habituellement dans les écoles, n'aurait point corrigé ses défauts, ni réussi à lui inspirer l'amour des livres, le goût de l'instruction et le désir d'apprendre toujours plus de choses que les personnes qui l'entourent ne jugent convenable de lui en enseigner.

Mais il ne m'appartient pas de vous recommander ce traité,à vous dont je connais déjà l'opinion, ni de le recommander au public, en m'appuyant sur votre jugement et sur votre patronage. La bonne éducation des enfants est à tel point le devoir et l'inté­rêt des parents, et le bonheur d'une nation y est si fortement engagé, que je voudrais voir tous les hommes prendre ces questions sérieusement à cœur ; je voudrais que cha­cun, après avoir soigneusement examiné et distingué ce que la fan­taisie, la coutu­me ou la raison conseillent sur ce point, appliquât tous ses efforts à répandre la méthode d'éducation qui, en tenant compte des diverses conditions, est la plus facile, la plus courte, la plus propre à faire des hommes vertueux, utiles à leurs semblables, capables enfin chacun  dans son état. Mais de tous les états, c'est celui de gentleman qui mérite le plus d'at­tention ; car si l'éducation avait une fois réformé les hommes de ce rang, ils n'auraient pas de peine à régler, comme il faut, l'éducation des autres.

J'ignore si, dans ce bref discours, j'ai fait autre chose que témoigner de mes bon­nes intentions ; mais ce livre, tel qu'il est, appartient maintenant au public, et s'il contient quelque chose qui mérite d'être bien accueilli, c'est vous qu'on devra remer­cier.

C'est en effet mon affection pour vous qui a donné naissance à cet écrit, et je suis heureux de pouvoir laisser à la postérité ce témoignage de l'amitié qui nous unit. Je ne connais pas en effet de plus grand plaisir dans cette vie, ni de meilleur souvenir à laisser après soi, que celui d'avoir été longtemps l'ami d'un homme bon, utile, capable et qui aime son pays. Je suis,


Monsieur,

Votre très humble et très dévoué serviteur,

JOHN LOCKE.
7 mars 1693.






















1. Un esprit sain dans un corps sain [7], telle est la brève, mais complète, définition du bonheur dans ce monde. L'homme qui possède ces deux avantages n'a plus grand'chose à désirer. Celui auquel manque l'un ou l'autre ne saurait guère profiter de n'importe quel autre bien. Le bonheur ou le malheur de l'homme est en grande partie son oeuvre. Celui dont l'esprit ne sait pas se diriger avec sagesse ne suivra jamais le droit chemin ; et celui dont le corps est faible et délabré, sera incapable d'y marcher. Il y a, je l'avoue, des gens dont le corps et l'esprit sont naturellement si vigoureux, si bien constitués, qu'ils n'ont pas grand besoin du secours d'autrui. Dès le berceau, par la seule force de leur génie naturel, ils sont portés à tout ce qui est excellent ; par le seul privilège de leur heureuse organisation, ils sont en état de faire merveille. Mais les exemples de ce genre sont rares ; et je crois pouvoir dire que les neuf dixièmes des hommes que nous connaissons, sont ce qu'ils sont, bons ou mauvais, utiles ou nuisibles, par l'effet de leur éducation [8].

C'est l'éducation qui fait la différence entre les hommes. Même des impressions légères, presque insensibles, quand elles ont été reçues dès la plus tendre enfance, ont des conséquences importantes et durables [9]. Il en est de ces premières impressions, comme des sources de certaines rivières : il suffit à la main de l'homme d'un petit effort pour détourner leurs dociles eaux en différents canaux qui les dirigent dans des sens opposés ; de sorte que, selon la direction qui leur a été imprimée dans leur source, ces rivières suivent différents cours, et finissent par aboutir dans des contrées fort éloignées les unes des autres.


2. J'imagine que l'esprit des enfants pourrait être dirigé d'un côté ou d'un autre, aussi facilement que l'eau elle-même. Mais bien que l'esprit [10] soit la partie principale de la nature humaine et que l'éducation doive surtout porter sur le dedans de l'homme, il ne faut pas cependant oublier de prendre soin de notre maison d'argile (clay cottage). C'est donc par là que je vais commencer, en traitant de la santé du corps ; soit parce que ces considérations sont de celles que vous devez attendre du genre d'études auxquelles je passe pour m'être particulièrement appliqué [11], soit parce que j'en aurai vite fini avec ce sujet qui, si je ne me trompe, se réduit à peu de chose.








L'éducation physique

















3. Que la santé est nécessaire à nos affaires et à notre bonheur, et que pour faire quelque figure dans le monde, nous ne pouvons nous passer d'un tempérament vigou­reux, qui résiste au travail et à la fatigue : c'est un point évident, où la preuve est inutile [12].


4. En parlant ici de la santé, mon dessein n'est pas de dire comment un médecin doit soigner un enfant malade ou débile je veux seulement indiquer ce que, sans recourir à la médecine les parents ont à faire pour conserver et développer chez leurs enfants une constitution saine ou tout au moins exempte de maladie. Et Peut-être tout ce que j'ai à dire se résumerait dans cette courte maxime : Les gens du monde doivent élever leurs enfants comme les bons fermiers et les riches paysans font les leurs [13]. Mais comme les mères trouveront sans doute cette règle trop dure et les pères trop courte, je vais expliquer ma pensée avec plus de détails, après avoir posé en principe, comme une vérité généralement certaine, recommandée à l'attention des femmes, que chez la plupart des enfants la santé est compromise ou tout au moins affaiblie par les gâteries et l'excès de la tendresse.







5. La première précaution à prendre, c'est que l'enfant ne soit pas trop couvert, trop chaudement vêtu, soit en hiver, soit en été. Quand nous venons au monde, le visage n'est pas moins délicat que les autres parties du corps. C'est l'habitude seule qui endurcit la figure et l'affermit contre le froid. Aussi rien de plus juste que la réponse du philosophe scythe à un Athénien qui s'étonnait qu'il pût marcher nu dans la glace et dans la neige : « Et vous, dit le Scythe, comment pouvez-vous supporter que votre visage soit exposé à l'air froid de l'hiver? » - « C'est que mon visage y est accoutumé. » - « Eh bien, reprit le Scythe, imaginez que je suis tout visage [14]. » Et en effet, c'est sans souffrance que notre corps supporte tout ce qu'il a pris de bonne heure l'habitude d'endurer.

Voici encore un exemple remarquable, mais qui se rapporte à l'extrême opposé, à l'excès de la chaleur, et qui peut servir à établir notre thèse sur la puissance de l'habi­tude. Je l'emprunte à un récit de voyage récemment paru et plein d'intérêt [15]. L'auteur s'exprime ainsi : « Les chaleurs sont plus violentes dans l'île de Malte que dans aucune autre contrée de l'Europe. Elles dépassent même celles de Rome. Elles sont particulièrement étouffantes, d'autant plus que les brises rafraîchissantes viennent rarement les adoucir. C'est ce qui fait que les hommes du peuple à Malte sont noirs comme des Éthiopiens. Mais les paysans n'en bravent pas moins les ardeurs du soleil : ils travaillent aux heures les plus chaudes du jour, sans trêve ni relâche, sans songer à se défendre contre ses rayons brûlants. J'en conclus que la nature peut se faire à bien des choses, qui sembleraient d'abord insupportables, pourvu qu'elle y soit accoutumée dès l'enfance. C'est ce qui arrive chez les Maltais, qui endurcissent le corps de leurs enfants et les aguerrissent à la chaleur, en les habituant à marcher entiè­re­ment nus, sans chaussure ni caleçon, sans aucun couvre-chef, depuis leur naissance jusqu'à l'âge de dix ans. »

Laissez-moi donc vous conseiller de ne pas prendre trop de précautions contre les froids de notre climat. Il y a beaucoup de personnes, en Angleterre, qui portent les mêmes vêtements en hiver qu'en été [16], sans en ressentir aucun inconvénient, sans avoir plus froid que les autres. Mais si les mères, de peur d'incommoder l'enfant, si les pères, pour échapper aux reproches, veulent absolument avoir égard aux saisons où il gèle et où il neige, que du moins ils ne donnent pas à leur fils des vêtements trop chauds. Puisque la nature a elle-même si bien protégé la tête de l'enfant en la cou­vrant de cheveux, puisqu'elle aguerrit assez un garçon, vers l'âge d'un ou de deux ans, pour qu'il puisse jouer pendant le jour la tête nue, le mieux est que la nuit aussi il dorme sans bonnet [17]. Il n'y a rien qui nous expose davantage aux rhumes, aux refroi­dissements, aux catarrhes, à la toux et à d'autres maladies encore, que de nous tenir la tête chaude.


6. J'ai parlé des garçons, parce que l'objet principal de mon discours est de mon­trer comment un jeune gentleman doit être élevé dès son enfance. Dans certains cas, ce qui convient aux garçons peut ne pas convenir aux filles ; mais partout où la diffé­rence des sexes exigera des soins différents, on n'aura pas de peine à le reconnaître.


7. Je conseillerai aussi de laver les pieds aux enfants tous les jours et dans l'eau froide, et de leur donner des chaussures si minces qu'elles laissent passer l'eau, quand leurs pieds seront en contact avec elle [18]. Ici, je le crains bien, j'aurai contre moi les mères et les servantes. Les unes trouveront la chose trop sale ; les autres penseront peut-être qu'elles auraient trop de peine à nettoyer les bas des enfants ! Il n'en est pas moins vrai que la santé de l'enfant importe plus et dix fois plus que toutes ces consi­dé­ra­tions. Qui voudra réfléchir combien c'est chose dangereuse et mortelle de sentir de l'humidité aux pieds, quand on a été élevé trop délicatement, regrettera certaine­ment de n'avoir pas marché pieds nus dans son enfance, comme font les enfants du pauvre peuple, qui s'accoutument si bien ainsi à avoir les pieds mouillés qu'ils n'en souffrent pas plus que d'avoir les mains mouillées. D'où vient, je vous le demande, chez les autres hom­mes, Cette grande différence de sensibilité pour les pieds et pour les mains, sinon de l'habitude? Je ne doute pas qu'un homme qui, dès sa naissance, aurait eu toujours les pieds nus et les mains constamment fourrées dans de chaudes mitaines, constamment couvertes de gants, que les Hollandais appellent les souliers des mains (Hand-shoes) ; je ne doute pas, dis-je, que sous l'influence de cette habi­tude cet homme n'en vint à souffrir de l'humidité aux mains autant que la plupart des hommes souffrent aujourd'hui de l'humidité aux pieds.

Le moyen de remédier à cet inconvénient est, je le répète, d'avoir des chaussures qui fassent eau et aussi de baigner chaque jour dans l'eau froide les pieds de l'enfant [19]. Cela serait déjà à recommander pour la propreté ; mais ce que je considère surtout dans cet usage, c'est qu'il profite à la santé. Aussi je ne tiens pas à fixer pour ce lava­ge à l'eau froide telle heure du jour, plutôt que telle autre. Je sais des gens qui l'ont pratiqué avec succès pendant la nuit, et cela durant tout l'hiver, sans l'interrom­pre une seule nuit, même par de très grands froids. Dans le temps même où J'eau était recou­verte d'une couche de glace, l'enfant y plongeait ses jambes et ses pieds, quoiqu'il fût encore d'un âge à ne pouvoir se frotter et s'essuyer lui-même. J'ajoute qu'au début de ce traitement il était malingre et fort délicat. Mais comme il s'agit de fortifier les membres inférieurs par un usage fréquent et ordinaire de l'eau froide, et par là de prévenir les accidents que cause l'humidité aux pieds à ceux qui ont été élevés d'une autre manière, je pense qu'il faut laisser à la sagesse et aux convenances des parents le choix entre le soir et le matin. L'heure est, je crois, indifférente, pourvu que la chose se fasse. La santé, la force, qui en résulteront, seraient encore une bonne acqui­sition, dût-on les acheter plus chèrement [20]. J'ajoute que par là on évite les cors aux pieds, ce qui pour quelques personnes ne sera pas une considération sans valeur. Il faudra commencer au printemps avec de l'eau tiède, puis continuer avec de l'eau tou­jours plus froide, jusqu'à ce que, au bout de quelques jours, on en vienne à employer de l'eau tout à fait froide, et cela pendant l'hiver comme pendant l'été. Il faut en effet observer ici, comme dans toutes les autres modifications que nous apportons à notre régime de vie ordinaire, que le changement doit se faire par degrés adoucis et insen­sibles : c'est ainsi que nous habituerons notre corps à toute chose sans souffrance et sans danger.

Quel accueil de tendres mères vont-elles faire à cette doctrine? Il n'est pas difficile de le deviner. Traiter ainsi leurs pauvres enfants : mais c'est vouloir leur mort. Quoi ! plonger leurs pieds dans l'eau froide, alors qu'il gèle et qu'il neige, et qu'on a toutes les peines du monde à leur tenir les pieds chauds !

Essayons de calmer un peu ces alarmes par des exemples, puisque sans exemples les meilleures raisons ont de la peine à se faire entendre. Sénèque raconte de lui-même qu'il avait coutume de se baigner dans l'eau froide et l'eau de source en plein hiver [21]. S'il n'avait pas cru que cette pratique était non seulement tolérable, mais favo­rable pour la santé, il n'aurait eu garde de s'y assujettir. dans sa grande situation de fortune qui pouvait bien, je pense, supporter la dépense d'un bain chaud, et à un âge (car il était vieux en ce temps-là) où il aurait été excusable de se ménager. Mais, dira-t-on, ce sont les principes stoïciens du philosophe qui lui inspiraient le goût de ce régime sévère ! Admettons que le stoïcisme lui avait appris à supporter la sensation désagréable de l'eau froide. Il restera à savoir pourquoi l'usage de l'eau froide était favorable à sa santé qui n'était point affaiblie par ce rude usage. D'ailleurs que dirons-nous d'Horace, qui ne se passionnait pour la gloire d'aucune secte et encore moins pour les austérités affectées du stoïcisme? Eh bien! Horace nous apprend qu'il avait coutume en hiver de se plonger dans l'eau froide [22]. Mais, dira-t-on encore, le climat de l'Italie est plus chaud que le climat de l'Angleterre et l'eau y est moins froide en hiver. Si les rivières de l'Italie sont plus chaudes que les nôtres, celles de l'Allemagne et de la Pologne sont beaucoup plus froides qu'aucune de celles qui arrosent notre pays, et cependant dans ces contrées les juifs, hommes et femmes, se baignent dans les rivières pendant toutes les saisons de l'année, sans aucun préjudice pour leur santé. Tout le monde n'est pas disposé à croire que c'est par un miracle ou par une vertu particulière de la fontaine de Saint-Winifred [23] que les personnes les plus délica­tes peuvent, sans prendre mal, se baigner dans les eaux glacées de cette source fameuse. Tout le monde sait aujourd'hui quels merveilleux effets produisent les bains froids sur des tempéraments faibles ou délabrés, pour leur rendre la santé et la force ; ils ne sauraient par conséquent passer pour intolérables ou impraticables. quand il s'agit seulement de fortifier et d'améliorer des constitutions plus robustes [24].

Mais on pensera peut-être que des exemples empruntés à ce qui arrive chez les adultes ne peuvent tirer à conséquence pour des enfants, les enfants étant trop délicats pour supporter un pareil régime. Qu'on veuille bien alors considérer comment les Germains autrefois traitaient leurs enfants, comment les Irlandais les traitent aujour­d'hui, et l'on reconnaîtra que les enfants aussi, quelque délicats qu'on les suppose, peuvent sans aucun danger se baigner non seulement les pieds, mais le corps tout entier, dans l'eau froide. Il y a aujourd'hui même, dans les montagnes d'Écosse, des dames qui au cours de l'hiver soumettent leurs enfants à ce régime, sans que l'eau froide leur fasse mal, même quand elle est pleine de glaçons.


8. Je n'ai guère besoin d'insister sur la natation : il faut l'apprendre à l'enfant sitôt qu'il est assez âgé pour cela et quand on a quelqu'un qui puisse l'exercer [25]. C'est un art qui sauve la vie de bien des gens. Les Romains le considéraient comme si nécessaire qu'ils le plaçaient au même rang que les lettres [26]. Ils avaient une espèce de proverbe pour désigner un homme sans éducation et qui n'est bon à rien. Ils disaient de lui : « Il n'a appris ni les lettres ni la natation », nec litteras didicit nec natare. Mais outre le profit d'acquérir un art qui peut rendre service à l'occasion, il y a de si grands avantages pour la santé à se baigner fréquemment dans l'eau froide pendant les cha­leurs de l'été, que je ne pense pas qu'il soit nécessaire de discourir longuement pour recommander cet exercice. Seulement on doit avoir soin de ne jamais entrer dans l'eau quand on est encore tout échauffé par la marche, ou qu'on a le sang et le pouls troublés par quelque émotion.







9. Une autre habitude très favorable à la santé de tout le monde et surtout à la santé des enfants, c'est de rester souvent en plein air, et de se tenir le moins possible auprès du feu, même en hiver. L'enfant s'habituera par là à supporter le froid et le chaud, le soleil et la pluie. Sans cette habitude, l'homme ne saurait attendre de grands services de son corps dans les affaires de ce monde, et, quand on a atteint l'âge mûr, il est trop tard pour s'y faire. Il faut s'y accoutumer de bonne heure et par degrés. C'est en procédant ainsi que le corps s'habitue à tout [27]. Si je recommandais qu'on laissât l'enfant jouer au vent et au soleil sans chapeau, je doute fort qu'on suivit ce conseil [28]. On me ferait là-dessus mille objections, qui reviendraient toutes à ceci, c'est que l'enfant aurait le teint brûlé par le soleil. Et cependant, si notre jeune homme reste toujours à l'ombre, si on ne l'envoie jamais au soleil et au vent de peur de lui gâter le tempérament, ce sera sans doute la vraie manière de faire de lui un beau garçon, mais nullement un homme d'action [29]. Et bien qu'il faille avoir plus d'égards pour la beauté des femmes, je prendrai la liberté de dire que plus elles seront exposées à l'air, sans que leur visage en soit incommodé, et plus elles seront vigoureuses ; plus on rapprochera l'éducation des sœurs de la dure éducation de leurs frères, et mieux cela vaudra pour elles, durant le reste de leur vie.


10. Le jeu en plein air n'offre, à ma connaissance, qu'un seul danger : c'est que l'enfant, tout échauffé d'avoir couru à droite et à gauche, n'aille aussitôt après s'asseoir ou se coucher sur le sol froid et humide [30]. Je conviens de cela, et je reconnais aussi que l'habitude de boire de l'eau froide, alors qu'on est échauffé par le travail ou par l'exercice, conduit plus de gens au tombeau ou aux portes du tombeau, que ne font les fièvres ou d'autres maladies, et toutes les autres causes de mort. Mais ces incon­vénients seront assez facilement évités avec un petit enfant qu'on perd rarement de vue. Et si, pendant son enfance, on l'a toujours sévèrement empêché de s'asseoir par terre ou de boire quelque chose de froid lorsqu'il a chaud, cette interdiction prolongée se changera en habitude qui l'aidera à s'abstenir de lui-même lorsqu'il ne sera plus sous les yeux de sa bonne ou de son gouverneur. C'est, je crois, tout ce qu'on doit faire à cet égard. Car, à mesure que les années s'ajoutent aux années, la liberté doit venir avec elles ; et, pour beaucoup de choses, il faut savoir confier l'enfant à lui-même, puisqu'il est impossible de maintenir autour de lui une surveillance de tous les instants, excepté celle qu'il exercera sur lui-même, si vous lui avez donné de bons principes et de fermes habitudes -, celle-là est la meilleure et la plus sûre, et celle, par conséquent, dont il faut le plus se préoccuper. En effet, de la répétition des mêmes règles et des mêmes maximes, quelque effort que vous fassiez pour les inculquer, vous ne devez rien attendre, ni dans ce cas, ni dans aucun autre, tant que la pratique ne les aura pas changées en habitudes.








11. Ce que j'ai dit des jeunes filles me remet en mémoire une chose qu'il ne faut pas oublier : c'est que les vêtements de votre enfant ne doivent jamais être trop étroits, surtout autour de la poitrine [31]. Laissons à la nature le soin de former le corps comme elle croit devoir le faire. Elle travaille spontanément beaucoup mieux, avec beaucoup plus d'art, que nous ne pourrions faire nous-mêmes si nous prétendions la diriger. Et si les femmes avaient le pouvoir de façonner dans leur sein le corps de leurs enfants, de même qu'elles s'efforcent souvent de refaire leur taille quand ils sont nés, il y aurait certainement aussi peu de nouveau-nés bien conformés qu'il y a beaucoup d'enfants contrefaits pour avoir été trop étroitement lacés, ou pour avoir pris trop de remèdes. Cette considération, ce semble, devrait empêcher beaucoup de gens (je ne parle pas des nourrices ignorantes ni des faiseurs de corsets) de se mêler d'une affaire qu'ils n'entendent point ; ils devraient craindre de détourner la nature de ses voies, en essayant de façonner eux-mêmes les membres et les organes, alors qu'ils ne savent seulement pas comment est faite la plus petite, la plus simple partie du corps. Et cependant j'ai vu en si grand nombre des exemples d'enfants auxquels on avait fait beaucoup de mal pour les avoir trop serrés dans leurs vêtements, que je ne puis m'empêcher de conclure qu'il y a d'autres créatures que les singes, qui, avec aussi peu de sagesse, font périr leurs enfants par une tendresse aveugle et en les embrassant trop.


12. Une poitrine étroite, une respiration courte, une mauvaise haleine, des pou­mons malades, un corps voûté, tels sont les effets naturels et presque constants de l'usage des corsets et des vêtements qui serrent. Les moyens employés pour donner aux enfants une taille fine et svelte ont précisément pour résultat de la leur gâter. En effet, il se fait nécessairement un partage inégal de la nourriture préparée pour les différentes fonctions du corps, quand elle ne peut se distribuer selon le plan de la nature. Et par conséquent comment s'étonner si, la nourriture se portant où elle peut, dans quelque partie du corps moins comprimée, il arrive qu'une hanche ou une épaule soit plus haute ou plus grosse que ne le voudraient de justes proportions ? On sait généralement que les Chinois, qui voient en cela je ne sais quel idéal de beauté, parviennent à se rendre le pied très petit en le couvrant dès leur enfance de liens for­te­ment serrés. J'ai vu récemment une paire de souliers chinois, qui, disait-on, étaient faits pour une femme d'un âge avancé ; ils étaient à tel point disproportionnés avec le pied d'une femme de notre pays qui serait du même âge, qu'ils auraient pu à peine convenir pour chausser une petite fille. On a remarqué en outre que les Chinoises sont très petites de taille et qu'elles vivent peu ; tandis que les Chinois ont la même stature que les autres hommes et vivent le même nombre d'années. Les infirmités propres aux femmes de ces contrées ont été quelquefois at­tribuées à leur absurde coutume de comprimer leurs pieds : par là, en effet, la libre circulation du sang est gênée, et le corps entier en souffre dans sa croissance et sa santé. Combien de fois ne voyons-nous pas, lorsque le pied, en quelque endroit, a souffert d'un effort ou d'une blessure, que toute la jambe ou la cuisse s'en ressent, perd ses forces et s'amaigrit ! A quels inconvénients plus graves ne doit-on pas s'attendre quand la poitrine, où est placé le cœur, le siège de la vie, est comprimée d'une façon anormale et gênée dans sa libre expansion







13. Quant à la nourriture de l'enfant, elle doit être commune et fort simple, et si l'on m'en croyait, on lui interdirait l'usage de la viande, tant qu'il est au maillot ou tout au moins jusqu'à deux ou trois ans. Mais quelque avantage que cette habitude puisse avoir pour sa santé présente comme pour sa force future, je crains que les parents n'y consentent pas ; trompés par l'habitude qu'ils ont de manger eux-mêmes beaucoup de viande, ils se laissent aller à croire qu'il arriverait à leurs enfants, comme à eux-mêmes, de mourir de faim, s'ils n'en mangeaient pas au moins deux fois par jour. Ce dont je suis sûr pourtant, c'est que les enfants courraient moins de dangers quand ils mettent les dents, qu'ils seraient plus à l'abri des maladies pendant leurs premières années, qu'enfin ils établiraient plus sûrement en eux les principes d'une constitution saine et vigoureuse, s'ils n'étaient pas gorgés, comme ils le sont, par des mères faibles et par des domestiques imprudents, et s'ils s'abstenaient entièrement de viande pendant les trois ou quatre premières années de leur vie.

Mais s'il faut absolument que notre petit homme mange de la viande, ayez soin au moins de ne lui en donner qu'une fois par jour, et d'une seule sorte par repas. Du bœuf au naturel, du mouton, du veau, etc., sans autre assaisonnement que l'appétit, voilà ce qui convient le mieux. Il faut aussi qu'il mange beaucoup de pain, soit du pain sec, soit avec les autres mets, et qu'il mâche bien tous les aliments solides [32]. En Angle­terre nous négligeons très souvent ce soin : de là des indigestions et d'autres incom­mo­dités graves.


14. Pour le déjeuner et le souper, le lait, les soupes au lait, les bouillies de gruau d'avoine, et vingt autres mets qui sont en usage chez nous, conviennent parfaitement aux enfants. Seulement pour tous ces aliments il faut veiller à ce qu'ils soient purs, sans grand mélange, très modérément assaisonnés de sucre, ou mieux encore sans sucre du tout : les épices en particulier, comme tout ce qui peut échauffer le sang, doivent être soigneusement interdites, Soyez aussi ménager du sel dans l'assaison­nement de tous leurs plats, et n'en mettez pas du tout dans les viandes d'un goût relevé. Nos palais prennent goût aux assaisonnements et à la cuisine dont ils font ordinairement usage; et un usage immodéré du sel, outre qu'il excite la soif et force à boire avec excès, produit sur le corps d'autres effets pernicieux. J'inclinerais à croire qu'un gros morceau de pain bis, bien pétri et bien cuit, tantôt sec, tantôt avec du beurre ou du fromage, sera souvent pour l'enfant le meilleur des déjeuners.

Je suis sûr que ce sont là des repas sains, qui feraient de lui un homme robuste, au moins aussi bien que des mets plus délicats ; et si on J'y accoutumait de bonne heure, il y prendrait goût autant qu'à autre chose. S'il lui arrive de demander à manger entre les repas, ne lui donnez que du pain sec. Si c'est la faim qui le pousse en effet, et non un pur caprice, le pain lui suffira; et s'il n'a pas faim, il n'est pas nécessaire qu'il mange. Par là vous obtiendrez deux bons résultats : 1º d'abord par l'habitude il pren­dra goût à manger du pain ; car, je l'ai déjà dit, il suffit, pour que nos palais et nos estomacs trouvent un aliment agréable, qu'ils s'y soient accoutumés ; 2 º un autre bénéfice, c'est qu'il ne sera plus nécessaire de lui apprendre à s'abstenir de manger plus copieusement et plus fréquemment que la nature ne l'exige. Je ne crois pas sans doute que tout le monde ait le même appétit: les uns ont l'estomac naturellement plus exigeant, les autres moins. Mais ce que je crois, C'est que beaucoup de gens sont deve­nus gloutons et gourmands par habitude, qui par nature ne l'étaient pas. Je vois dans certains pays des hommes, qui ne font que deux repas, devenir aussi robustes que d'autres personnes, que, sous l'empire de l'habitude, leur estomac, comme une sonnette d'alarme, appelle à table quatre ou cinq fois par jour. Les Romains jeûnaient ordinairement jusqu'au souper, qui d'ailleurs était alors le seul repas réglé, même de ceux qui mangeaient plus d'une fois par jour [33]. Quant à ceux qui avaient l'habitude de déjeuner (ce qu'ils faisaient, les uns à huit heures, les autres à dix, d'autres à midi, et quelques-uns même plus tard), ils ne mangeaient jamais de viande, et il n'y avait rien de préparé pour  ce repas. Auguste, du temps où il était le plus grand monarque de la terre, n'emportait, nous dit-il, qu'un morceau de pain sec, pour le manger dans sa voiture [34]. De même Sénèque (dans la LXXXIlle lettre à Lucilius, où il donne une idée de la façon dont il se traitait, même pendant sa vieillesse, et alors que l'âge eût autorisé plus de complaisance), raconte qu'il avait coutume de manger pour son dîner un morceau de pain sec, sans prendre même la peine de s'asseoir [35] ; et cependant, si sa santé l'eût exigé, il avait les moyens de s'offrir de somptueux repas, autant que les plus riches de nos compatriotes, même à les supposer deux fois plus riches qu'ils ne sont.

Les maîtres du monde suivaient ce frugal régime, et les jeunes patriciens de Rome ne manquaient de force ni d'esprit, pour être habitués à ne manger qu'une fois par jour. S'il arrivait par hasard que quelqu'un d'entre eux ne pût prolonger son jeûne jusqu'au souper, leur seul repas réglé, il ne prenait qu'un morceau de pain sec, ou tout au plus quelques raisins, ou quelque aliment léger de ce genre, pour soutenir son estomac. Les Romains jugeaient ces habitudes de tempérance si nécessaires à la fois pour la santé et pour les affaires, que l'usage d'un seul repas par jour se maintint mal­gré le luxe excessif qui s'introduisit parmi eux, à la suite de leurs conquêtes et de leurs pillages dans l'Orient; et ceux d'entre eux qui, renonçant à leurs vieilles habitu­des de frugalité, se plongeaient dans les fêtes ne les commençaient du moins que le soir. Faire plus d'un repas par jour était chose si monstrueuse que, jusqu'au temps de César on était blâmé pour avoir célébré un festin ou fait un repas en forme avant le coucher du soleil.

C'est pourquoi, si je ne craignais pas de paraître trop sévère, je demanderais que mon petit homme n'eût pas autre chose que du pain pour son déjeuner. Vous ne pou­vez vous imaginer quelle est la force de l'habitude et d'ailleurs j'attribue une grande partie de nos maladies à ce que, en Angleterre, nous mangeons trop de viande et pas assez de pain.








15. Quant aux repas de l'enfant, j'estime que le mieux serait, autant qu'on pourra le faire commodément, de ne pas les fixer toujours à une même heure [36]. En effet si l'habitude est prise de manger à des intervalles parfaitement réglés, l'estomac récla­mera des aliments à l'heure ordinaire ; l'enfant sera de mauvaise humeur, si l'heure passe sans qu'il ait mangé, et son estomac, ou bien sera en proie à un violent accès de faim, ou bien s'engourdira dans un manque complet d'appétit. Je voudrais donc qu'il n'y eût pas d'heure fixe pour son déjeuner, son dîner et son souper, et qu'au contraire on changeât l'heure de ses repas presque chaque jour. Si, dans l'intervalle des repas proprement dits, l'enfant demande à manger, donnez-lui, aussi souvent qu'il le vou­dra, des morceaux de pain sec. Si quelqu'un s'imaginait qu'un pareil régime est trop sévère ou insuffisant pour un enfant, qu'il sache bien qu'un enfant ne mourra jamais de faim ni ne dépérira par inanition, lorsque, outre la viande au dîner, le potage, ou quelque autre chose au souper, on lui donnera encore à discrétion, et aussi souvent qu'il aura faim, du bon pain et de la bière. C'est ainsi, en effet, que je juge après réflexion qu'on devrait régler la nourriture des enfants. Le matin est généralement destiné à l'étude, et un estomac trop chargé prépare mal au travail de l'esprit. Le pain sec est la meilleure des nourritures ; c'est en même temps celle qui excite le moins de tentations. Tous les parents soucieux de la santé physique et morale de leurs enfants, et qui désirent qu'ils ne soient ni inintelligents, ni maladifs, ne doivent pas permettre qu'ils aient l'estomac alourdi après leur déjeuner. Et qu'on n'aille pas croire que ce traitement ne convient pas à un enfant riche et de bonne famille. Il faut qu'à tout âge le gentleman suive un régime qui le prépare à porter les armes et à être soldat. Les parents qui de notre temps élèvent leurs fils comme s'ils étaient destinés à rester oisifs toute leur vie, dans l'abondance et dans la jouissance des richesses qu'ils ont l'inten­tion de leur laisser, ne réfléchissent pas aux exemples qu'ils ont eus sous les yeux ni au siècle où nous vivons [37].







16. Pour boisson, il faut donner seulement à l'enfant de la petite bière, et encore avec cette réserve qu'il n'en boira jamais entre les repas. à moins qu'il n'ait mangé auparavant un morceau de pain [38]. Voici les raisons qui me font parler ainsi :


17. 1º Il n'y a rien qui détermine plus de fièvres et d'indigestions chez les gens du Peuple que l'imprudence de boire lorsqu'on a chaud. Si donc l'enfant s'est échauffé en jouant, et s'il a soif, il ne mangera son pain qu'avec répugnance : de sorte que s'il ne lui est permis de boire qu'à la condition de manger du pain, il aimera mieux s'abstenir de boire. S'il a très chaud, il ne devrait pas boire du tout ; mais du moins, si on a soin de lui faire manger d'abord un bon morceau de pain, on gagnera du temps pour laisser la bière se réchauffer, et il pourra alors en boire sans danger. S'il a très soif, la bière ainsi réchauffée sera mieux digérée et étanchera mieux sa soif, et s'il ne veut pas en boire, il n'y aura pas de mal à ce qu'il s'abstienne. En outre, il apprendra par là à se contraindre, ce qui est une habitude d'un grand prix, aussi bien pour la santé du corps que pour la santé de l'esprit.


18. En interdisant à l'enfant de boire sans avoir mangé, vous préviendrez la mauvaise coutume d'avoir toujours le verre aux lèvres, coutume dangereuse qui ne dispose que trop l'enfant à rechercher plus tard les parties de plaisir. On voit des hom­mes qui par l'habitude se créent un besoin artificiel de manger et de boire. Et si vous voulez en faire l'essai, vous vous convaincrez qu'il dépend de vous d'accoutumer de nouveau des enfants déjà sevrés à avoir un tel besoin de boire pendant la nuit qu'ils ne puissent plus s'endormir sans cela. Comme les nourrices, pour apaiser leur nourris­son qui crie, n'emploient guère d'autre chanson que celle-là, je ne m'étonne pas que les mères trouvent généralement quelque difficulté à déshabituer leurs enfants de boire pendant la nuit, dans les premiers temps qu'elles les reprennent à la maison [39]. Réfléchissons-y, l'habitude a autant de force le jour que la nuit, et vous pouvez, s'il vous plaît de l'expérimenter, habituer n'importe qui à avoir soif à toute heure.

J'ai vécu dans une maison où, pour apaiser un enfant indocile, on lui donnait à boire toutes les fois qu'il poussait des cris, de sorte qu'il avait toujours le biberon à la bouche. Et bien qu'il ne fût pas encore en âge de parler, il buvait certainement dans ses vingt-quatre heures plus que je n'aurais pu le faire moi-même. Expérimentez la chose sur vous-même, si vous voulez, et en buvant de la bière légère, ou de la bière forte, vous en viendrez à avoir une soif ardente. La grande affaire dans l'éducation, c'est de considérer quelles habitudes vous faites prendre à l'enfant, et par conséquent, pour la boisson comme pour tout le reste, vous ne devez pas commencer par rendre habituelle une pratique que vous n'avez pas l'intention de prolonger et de développer. Ce qui convient pour la santé et pour la tempérance, c'est de ne pas boire plus souvent que la nature ne l'exige, et quiconque s'abstiendra de manger des mets salés, ou de boire des boissons fortes, aura rarement soif entre ses repas, à moins qu'il ne se soit accoutumé, comme nous venons de le voir, à boire à tout propos.


19. Surtout, prenez-y bien garde, l'enfant ne doit boire que rarement, sinon jamais, du vin ou toute autre boisson forte [40]. Or il n'y a rien qu'on soit plus ordinairement disposé à donner aux enfants en Angleterre, rien qui leur soit plus pernicieux. Ils ne devraient jamais prendre de liqueurs fortes, à moins qu'ils n'en aient besoin comme d'un cordial et que le médecin l'ait prescrit. Et c'est sur ce point que les domestiques doivent être le plus rigoureusement surveillés et le plus sévèrement grondés, quand ils sont en faute. En effet, comme ces gens-là, qui appartiennent à une condition infé­rieure, font consister en grande partie leur plaisir à boire des liqueurs fortes, ils sont souvent tentés, pour faire la cour à leur petit maître, de lui offrir ce qu'ils aiment le plus eux-mêmes ; et comme ils savent que ces boissons les mettent eux-mêmes en gaieté, ils s'imaginent sottement qu'elles ne peuvent faire de mal aux enfants. Vous aurez donc l'œil ouvert sur ce danger, et vous y veillerez avec tout le soin et tout le zèle possibles : car il n'y a rien qui, pour le corps comme pour l'esprit de l'enfant, soit une source plus certaine de maux que l'habitude de boire des boissons fortes, surtout de boire en particulier avec les domestiques [41].






20. Dans un traité sur le régime sanitaire de l'enfance, la question des fruits est un des chapitres les plus délicats. C'est pour un fruit que nos premiers parents ont perdu le paradis. Il ne faut donc pas s'étonner que nos enfants ne puissent pas résister à cette tentation, même au prix de leur santé. Je ne crois pas possible d'établir des lois géné­rales pour régler l'usage des fruits : car je ne suis nullement de l'avis de ceux qui voudraient les interdire presque absolument aux enfants, comme quelque chose qui serait tout à fait malsain pour eux. Le seul résultat de cette sévère prohibition, c'est de rendre les enfants plus avides et de faire qu'ils mangent tous ceux qu'ils peuvent attraper, bons ou mauvais, mûrs ou pas mûrs. Les melons, les pêches, la plupart des prunes, et toutes les espèces de raisin qui croissent en Angleterre, voilà, je crois, les fruits qu'il faut absolument défendre aux enfants [42] ; avec un goût très agréable, ils ont un suc très malsain, de sorte que, s'il était possible, il serait bon que les enfants n'en vissent jamais, qu'ils n'en connussent même pas l'existence. Mais les fraises, les cerises, les groseilles, les groseilles à maquereau, quand elles sont bien mûres, je crois qu'on peut, en toute sécurité, en permettre l'usage aux enfants, et cela très large­ment, pourvu qu'ils les mangent avec les précautions suivantes : 1º Jamais après les repas, comme nous faisons d'ordinaire, alors que l'estomac est déjà plein d'une autre nourriture [43]. Il vaudrait mieux en manger avant ou pendant les repas, et il faut les servir aux enfants pour leur déjeuner. 2º Manger du pain avec les fruits. 3º Qu'ils soient parfaitement mûrs. Si l'on suit ces prescriptions, je crois qu'ils feront plus de bien que de mal à la santé. Les fruits d'été, appropriés à la chaude saison où ils mûrissent, rafraîchissent l'estomac que la chaleur alanguit et affaiblit. Aussi ne serai-je pas aussi rigoureux sur ce point que le sont beaucoup de parents. Qu'arrive-t-il ? C'est que les enfants trop sévèrement tenus, au lieu d'une petite quantité de fruits bien choisis, dont ils se contenteraient, si on les leur donnait, satisfont leur envie aussi gloutonnement qu'ils le peuvent, et les dévorent jusqu'à se donner des indigestions, toutes les fois qu'ils en trouvent à leur portée ou qu'ils peuvent corrompre un domestique pour s'en procurer.

Quant aux poires et aux pommes, lorsqu'elles sont bien mûres et cueillies depuis quelque temps, je pense que les enfants peuvent en manger sans danger, en toute saison, et en très grande quantité : surtout les pommes, qui, à ma connaissance, n'ont jamais fait de mal après le mois d'octobre.

Les fruits secs sans sucre sont aussi, je crois, un aliment très sain. Mais il faut s'abs­­tenir de toute espèce de confitures, dont il est malaisé de dire qui elles incommo­dent le plus, celui qui les faits [44] ou celui qui les mange . Ce dont  je suis sûr, c'est qu'elles sont une des plus folles dépenses que le luxe ait inventées : il faut les laisser aux dames.






21. De tout ce qui a un caractère efféminé et mou, il n'est rien que l'on doive permettre aux enfants avec plus d'indulgence que le sommeil [45]. C'est la seule chose où il faille leur donner pleine et entière satisfaction : car rien ne contribue davantage à leur force et à leur santé. La seule chose qu'il faille ré­gler dans le sommeil des enfants, c'est dans quelle partie des vingt-quatre heures de la journée ils doivent s'y livrer : question que nous résoudrons simplement en disant qu'il est très utile de les habituer à se lever de bonne heure. Cela est meilleur pour la santé; et de plus celui qui, dès son enfance, se sera fait une habitude régulière et facile du lever matinal, une fois devenu homme, ne perdra pas la meilleure et la plus utile partie de sa vie à rester nonchalamment couché dans son lit. S'il faut éveiller les enfants de bon matin, il s'ensuit naturellement qu'ils doivent aller au lit de bonne heure : par là ils échapperont aux heures peu sûres et malsaines de la dissipation, c'est-à-dire aux heures de la soirée. Quant aux heures saines du jour, il est rare qu'on se rende alors coupable de graves désordres. Je ne veux pourtant pas dire que votre fils, une fois devenu grand, ne doive jamais se trouver en compagnie passé huit heures, ni causer à côté d'un verre de vin jusqu'à minuit. Vous devez seulement, par la façon dont vous dirigerez ses jeunes années, le détourner le plus possible de ces irrégularités, et ce ne sera pas un médiocre avantage, si l'habitude de se coucher de bonne heure lui inspire de l'aver­sion pour les longues veilles, et a pour résultat qu'il évite le plus souvent et qu'il ne recherche que rarement les fêtes bruyantes de minuit. Mais à supposer même que vous ne puissiez pas en arriver là, que la mode, que le goût de la société doive l'em­por­ter, et que votre fils soit destiné, quand il aura vingt ans, à vivre comme les autres jeunes gens, il vaut la peine cependant de l'accoutumer à se lever et à se coucher de bonne heure, au moins jusqu'à cet âge, dans l'intérêt présent de sa santé et pour d'autres avantages [46].

Bien que j'aie dit qu'il fallait accorder aux enfants, tant qu'ils sont petits, une large ration de sommeil et même les laisser dormir tout le temps qu'ils veulent, je n'entends pas cependant qu'on doive toujours le leur permettre avec la même complaisance, et qu'on les autorise, lorsqu'ils sont devenus plus grands, à satisfaire, en restant trop longtemps couchés, les instincts nonchalants de leur paresse. Est-ce à sept ans, ou à dix, ou plus tard, qu'il faut commencer à leur imposer quelque restriction? C'est ce qu'il est impossible de déterminer avec précision. Il faut en effet tenir compte de leur tempérament, de leurs forces et de leur constitution. Mais, à un moment ou un autre, entre la septième et la quatorzième année, s'ils aiment trop le lit, je pense qu'il est à propos de les réduire par degrés à une durée de sommeil qui ne dépasse pas huit heures, ce qui est en général un repos suffisant pour des adultes bien portants. Si vous les avez accoutumés comme vous deviez le faire, à se lever régulièrement de bonne heure chaque matin, le défaut de rester trop longtemps au lit sera facilement corrigé, et la plupart des enfants seront suffisamment disposés d'eux-mêmes à abréger leur sommeil par leur désir de passer la soirée en votre compagnie.

Il est vrai que, si l'on n'y prenait pas garde, ils pourraient avoir envie de se rattra­per le matin, chose qu'il faut absolument empêcher. Réveillez-les régulièrement et forcez-les à se lever à la même heure matinale , mais ayez grand soin, en les éveillant, de ne pas le faire trop brusquement, avec un ton de voix trop fort ou trop perçant, ou quelque autre bruit trop violent [47] Par là en effet on risquerait d'effrayer l'enfant et de lui faire du mal car il n'est personne qui ne soit déconcerté, si une soudaine alarme rompt brusquement son sommeil. Lors donc que vous éveillerez vos enfants, ayez soin de commencer par les appeler doucement ; ne les secouez qu'avec précaution, afin de les tirer peu à peu de leur assoupissement ; enfin dans vos paroles et dans vos procédés, soyez plein de ménagements, jusqu'au moment où, ayant pris complète­ment possession d'eux-mêmes, ils auront achevé de s'habiller, et que vous serez sûr qu'ils sont tout à fait éveillés. Les forcer à se lever du lit, quelque douceur que vous y mettiez, c'est déjà bien assez dur pour eux ; et il faut avoir soin de ne pas y joindre d'autres désagréments, ni surtout rien qui puisse les effrayer.


22. Il faut que le lit soit dur, fait de matelas plutôt que de plumes. Une couche dure fortifie les membres ; tandis que l'habitude de s'ensevelir chaque nuit dans la plume, en amollissant et énervant le corps, a souvent pour résultat des faiblesses qui sont comme les signes précurseurs d'une mort prématurée. Outre la pierre qui pro­vient fréquemment de ce que les reins ont été ainsi enveloppés de trop de chaleur [48], plusieurs autres incom­modités, et en particulier celle qui est le principe de toutes les autres, une complexion faible et délicate, sont dues en grande partie aux lits de plumes. De plus celui qui s'est accoutumé chez lui à coucher sur la dure, ne perdra pas le sommeil (alors que le sommeil lui est le plus nécessaire) dans ses voyages au dehors, faute d'avoir un lit moelleux et un oreiller bien placé. Aussi je crois qu'il ne serait pas mauvais de faire le lit de l'enfant de différentes façons. Mettez-lui la tête tantôt plus haute, tantôt plus basse, afin qu'il ne soit pas sensible au moindre petit changement, à quoi est nécessairement exposé quiconque n'est pas destiné à coucher toujours dans un bon lit, comme mon petit maître, ni à avoir à ses côtés une gouvernante qui mette ses effets en ordre et prenne soin de le tenir chaudement. Le grand cordial de la nature, c'est le sommeil. Celui qui perd le sommeil, en souffrira; et il est bien malheureux, l'enfant qui, pour ainsi dire, ne peut prendre ce cordial que dans la belle coupe dorée de sa mère, et non dans une vulgaire tasse de bois. Par cela seul qu'on dort d'un profond sommeil, le cordial est pris, et il importe peu que ce soit sur un lit moelleux ou sur des planches dures. C'est le sommeil seulement qui est la chose nécessaire.





[1]      Ed. Clarke, membre du parlement, habitait Chipley, à quelques miles de Taunton. Locke le con­nais­sait depuis longtemps quand il publia ses Pensées sur l'éducation , il avait une affection particulière pour une de ses filles, Élisabeth Clarke, lui écrivait souvent, et l'appelait en plaisantant « ma femme », ou « madame Locke ».
[2]      C'est pendant son séjour en Hollande, de 1684 à 1689, que Locke avait adressé à Ed.  Clarke ses lettres sur l'éducation.
[3]      Parmi ces personnes il faut citer un des meilleurs amis de Locke, William Molyneux. Dans une lettre datée du 2 mars 1692, Molyneux écrivait à Locke : « Mon frère m'a dit quelquefois que, du temps où il avait le bonheur d'être en relation avec vous à Leyde, vous étiez en train de travailler à un ouvrage sur les méthodes d'enseignement, et cela à la requête d'un tendre père... Laissez-moi donc vous supplier instamment de ne pas laisser de côté cette oeuvre infiniment utile, jusqu'à ce que vous l'ayez terminée... » William Molyneux, savant physi­cien et mathématicien irlandais (1656-1698), était entré en relations avec Locke à la suite des éloges publics qu'il avait adressés à l'Essai sur l'Entendement. Son frère, Thomas Molyneux, étudiait la médecine à Leyde quand Locke l'y avait connu. William publia en 1692 une Dioptrique qui resta longtemps classique. C'est lui qui posa à Locke la question de savoir si un aveugle-né qui recouvrerait la vue serait en état d'apprécier immédiatement la forme des objets. C'est ce qu'on appelle le problème de Molyneux.
[4]      Le texte anglais est intraduisible : «from  contributing my mite, mot à mot « de contribuer de ma mite ».
[5]      Les approbations que Locke souhaitait pour son ouvrage ne se firent pas attendre et durent dépasser son espoir.
[6]      Il  s'agit sans doute du jeune Frank Masham, qui avait pour mère Damaris Cudworth, fille du philosophe de ce nom, et pour père François Masham, membre du Parlement. Locke, vers 1609, s'installa auprès de cette famille, à Oates, dans le comté d'Essex. il avait toujours eu pour lady Masham. une vive affection, qui prit une grande place dans ses dernières années. Peut-être aussi le jeune homme que Locke désigne ici est-il Antoine Shaftesbury, Shaftesbury le philosophe, le petit-fils de lord Ashley, l'ami politique de Locke. Locke avait vu naître cet enfant, et à la demande de son grand-père il avait dirigé son éducation dès ses premières années.
[7]      Juvénal, Sat. X, 356 : Orandum est ut sit mens sana in corpore sano.
[8]      Helvétius s'est souvenu de cette pensée et il a su montrer que la doctrine de la table rase -qui est aussi visible ici que dans l'Essai sur l'entendement humain - menait à l'idée révolutionnaire de l'égalité des esprits humains. Rousseau (V. notre Rousseau, sa philosophie de l'éducation, pp. 167-171) et Diderot ont discuté la thèse d'Helvétius, mais de plus en plus la psychologie contemporaine tend à lui rendre justice, ainsi qu'à Locke : une intelligence d'un niveau suffisant, si elle est bien menée, parviendra à peu près aussi loin qu'une intelligence supérieure. Les qualités intellectuelles liées à l'hérédité comptent moins que les facteurs venus du milieu et les facteurs d'ordre personnel. Alain a pu écrire brutalement : « On est juste aussi intelligent qu'on veut », ce qui est retrouver l'essentiel de la pensée d'Helvétius.
                Locke ne néglige cependant point la diversité des esprits, disant que « nous ne pouvons pas avoir la prétention de changer le naturel des enfants » (§ 65). Mais il sait combien sont importants les facteurs venus du milieu. Il l'exprime à nouveau dans l'ouvrage non achevé Conduite de l'en­ten­dement : « Ce qui fait l'esprit ce qu'il est, c'est l'exercice ; bien des qualités qui passent pour des dons naturels sont les effets de l'exercice ».
[9]      Tous les pédagogues ont insisté sur l'importance des premières impressions. Mais c'est la psycho­logie contemporaine qui a prouvé et étudié cette influence, soit dans la psychanalyse, soit dans des travaux comme ceux qui concernent l'hospitalisme (Spitz).
[10]    Locke écrit toujours mind (esprit) et non soul (âme).
[11]    Locke s'était d'abord destiné à l'état ecclésiastique. On a vu dans la biographie comment il ne put se résoudre à y entrer et s'orienta plutôt vers la médecine. Mais il ne put obtenir le titre que tardivement (1675), ce qui ne l'empêchait pas de soigner ses amis. Il devint un médecin fort réputé au point d'être appelé en consultation chez le roi, en 1698.
[12]    Locke savait par expérience ce qu'il en coûte pour avoir une santé débile. A plusieurs reprises, la maladie de poitrine dont il souffrit toute sa vie l'empêcha d'accepter de hautes situations politiques ; c'est pour se soigner qu'il fit en 1675 son premier voyage en France, et qu'il séjourna pendant un au à Montpellier. Locke parvint cependant à un âge avancé (72 ans) : mais ce fut à force de soins, de prudence et de précaution.
[13]    L'inspiration de Montaigne est ici manifeste (Essais, 1, 26). Elle passera de même dans l’Émile où cette idée est très souvent rappelée. Au contraire, Mme de Sévigné écrira : « Si votre fils est bien fort, l'éducation rustaude est bonne; mais, s'il est délicat, je pense qu'en voulant le faire robuste on le fait mort. »
[14]    Elien, Histoires variées, VII, 6.
[15]    L'ouvrage dont parle Locke était intitulé Nouveau Voyage du Levant.
[16]    Locke pensait peut-être à son ami Newton, de qui les biographes nous apprennent que, quelques années avant sa mort, il portait encore, hiver comme été, les mêmes vêtements. Malgré cet illustre exemple, on ne saurait approuver la recommandation de Locke. Ici commence la série des paradoxes hygiéniques, que Rousseau a empruntés au philosophe anglais en les exagérant encore.
[17]    « Accoutumez vos enfants à demeurer, été et hiver, jour et nuit, toujours tête nue. » (Émile, livre II.)
[18]    Rousseau suivra ici Locke : « Qu'Émile coure les matins pieds nus, en toute saison, par la chambre, par l'escalier, par le jardin : loin de l'en gronder, je l'imiterai. »
[19]    Rousseau est par exception plus sage que Locke en cet endroit. Il loue l'usage de l'eau froide, mais il reconnaît qu'il serait dangereux de soumettre tout d'abord à ce régime des enfants « amollis avant que de naître ». Il conseille donc l'eau tiède, au moins pour les premiers bains.
[20]    Locke écrivait à Molyneux dans le même sens : « Vous dites que votre fils n'est pas assez fort : pour le rendre fort, vous devez le traiter durement... J'en ai un exemple dans la maison où je vis (celle de lady Masham), où le fils unique d'une tendre mère avait été presque perdu par la faute d'une éducation trop douce. il est maintenant habitué à suivre un système contraire, à supporter le vent et les intempéries des saisons, à avoir froid ail pieds... » (23 août 1693).
[21]    EpÎtres à Lucilius, 53 et 83... « Ille tantus psychrolutes qui kalendis januariis in Euripum saliabam... »
[22]    ... Gelida quum perluor unda Per medium frigus... (Lib. 1, Epistola xv, 4).
[23]    A Holywell, dans le Flintshire.
[24]    C'est vers le milieu du dix-septième siècle que la Mode des bains froids se généralisa en Angleterre. Elle venait, dit-on, de Hollande.
[25]    « Gargantua nageoit en profonde eaue, à l'endroit, à l'envers, de cousté, de tout le corps, des seuls pieds, une main en l'aer, en laquelle tenant ung livre, transpassoit toute la Seine sans iceluy mouiller... » (Rabelais, livre I, ch. XXIII) - « Dans l'eau, si l'on ne nage, on se noie, et l'on ne nage point sans l'avoir appris... Emile sera dans l'eau comme sur la terre ». (Émile, I, II).
[26]    Locke aurait dû nommer les Grecs avant les Romains. « Quand les anciens Grecs vouloient accuser quelqu'un d'extrême insuffisance, ils disoient en commun proverbe « qu'il ne sçavoit ny lire ny nager ». (Montaigne, II,  XXXIV")  Ie proverbegrec était [ en grec dans le texte ]           
[27]    Évidemment il est des choses contraires à notre constitution, et auxquelles le corps ne peut s'accoutumer. Goldsmith, dans son Essai sur l'éducation, n'a pas eu de peine à ridiculiser les exagérations de Locke sur la toute-puissance de l'habitude. «Pierre le Grand, raconte-t-il, pensa un jour qu'il conviendrait que tous les marins prissent l'habitude de boire de l'eau salée. Aussitôt il promulgua un édit qui ordonnait que tous les apprentis marins ne boiraient désormais que de l'eau de mer. Les enfants moururent tous, et l'expérience en resta là. »
[28]    « Platon conseille merveilleusement, pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste aultre couverture que celle que nature y a mise. » (Montaigne, I, XXXV.)
[29]    « Endurcissez l'enfant à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu'il luy fault mespriser : ostez luy toute mollesse et délicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire : accoustumez le à tout ; que ce ne soit pas un beau garson et damneret, mais un garson vert et vigoureux... » (Montaigne, I, XXV.)
[30]    Rousseau n'admet pas ces sages ménagements. « Locke, dit-il au milieu des préceptes mâles et sévères qu'il nous donne, retombe dans des contradictions qu'on n'attendrait pas d'un raisonneur aussi exact... Puisqu'il veut que les souliers des enfants prennent l'eau dans tous les temps, la prendront-ils moins quand l'enfant aura chaud ? »
[31]    Kant s'oppose de même aux corsets qui gênent la circulation du sang. (Pédagogie). Penser aussi à ce que, après nombre d'autres, Rousseau dit des dangers de l’emmaillotement.
[32]    On connaît la formule de salutation qu'un médecin célèbre employait avec ses amis. Au lieu de leur dire : « Portez-vous bien », il leur disait : « Mâchez bien. »
[33]    Les usages varièrent à nome selon les temps. Ce que dit Locke s'applique surtout à l'époque de la République. Sous l'Empire, les Romains furent moins sobres. Chez les Grecs, même du temps d'Homère, on faisait généralement trois et même quatre repas par jour.
[34]    ...Dum lectica ex regia domum redeo, panis unciam cum paucis acinis uvœ duracinae comedi (Suétone, Il, 76).
[35]    Panis deinde siccus et sine mensa prandium, post quod mon sunt lavandœ manus (Senèque, ép. LXXXIII).
[36]    Fénelon dit tout au contraire : «Ce qui est le plus utile dans les premières années de l'enfant... c'est de régler ses repas, en sorte qu'il mange toujours à peu près ail mêmes heures » (Éducation  des filles). Les médecins et les pédagogues modernes sont du même avis que Fénelon. La régularité dans les repas est une condition des bonnes digestions.
[37]    Locke fait sans doute allusion à la guerre civile et à la Révolution de 1688, qui eurent pour conséquence de déplacer les fortunes et de ruiner un grand nombre de familles. Rousseau, qui prévoyait la venue du siècle des révolutions usera exactement du même argument dans l’Émile.
[38]    Opinion critiquée par Rousseau, qui trouve étrange que, quand l'enfant a soif, il faille lui donner à manger. « J'aimerais mieux, quand il a faim, lui donner à boire. -Jamais on ne lue persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés qu'on ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. »
[39]    On voit, d'après ce passage, que, en Angleterre, du temps de Locke, comme en France, du temps de Rousseau, l'allaitement maternel n'était pas à la mode. Mais Locke constate le fait sans le blâmer, et il a laissé à Rousseau l'honneur de rappeler les mères à leurs devoirs.
[40]    Platon disait de même dans les Lois (L11) que l'enfant ne doit pas boire de vin avant l'âge de dix-huit ans. l'hygiène moderne ne saurait souscrire à ces interdictions que rien n'explique. Il faut d'ailleurs remarquer que Locke est d'un pays où le vin est très rare ; mais son erreur est de le confondre avec les boissons fortes. Ajoutons enfin que Locke ne s'explique pas sur l'usage du thé et du café.
[41]    Les recommandations que Locke fait ici, pour le régime des enfants, l'illustre médecin Sydenham, son ami, les lui avait faites à lui-même, dans l'intérêt de sa santé délicate et compromise. Vers 1674, il lui écrivait : « Couchez-vous de très bonne heure, à huit heures s'il se peut ; mangez des viandes légères et non épicées ; abstenez-vous de fruits et de crudités; buvez, au lieu de vin, une bière très douce... »
[42]    Pour excuser le préjugé de Locke contre le raisin, le plus sain de tous fruits, il faut se rappeler que la vigne croît difficilement en Angleterre et que le raisin y mûrit mal. Un Italien disait plaisamment : « Le seul fruit mûr que j'aie vu en Angleterre, ce sont des pommes cuites au four. »
[43]    En d'autres termes, Locke exclut les fruits du dessert et se met en contradiction avec un usage presque universel. La raison qu'il invoque ne paraît pas suffisante pour justifier son opinion.
[44]    « Par les exhalaisons du charbon que respirent sans cesse les personnes qui font les confitures liquides dont il s'agit ici. » (Note de l'auteur.)
[45]    « Il faut un long sommeil aux enfants, parce qu'ils font un extrême exercice. (Rousseau.)
[46]    Rabelais fait lever Gargantua à quatre heures du matin.
[47]    Locke s'inspire ici de Montaigne qui raconte que son père le faisait éveiller au son de quelque instrument, «parce qu'aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les esveiller le matin en sursault et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence. » (Essais, I, XXV.) Rousseau, moins respec­tueux du sommeil d’Émile, dit qu'il faut l'accoutumer à tout, même à être éveillé brusquement.
[48]    Rousseau copie presque textuellement ce passage de Locke : « Un lit mollet où l'on s'ensevelit dans la plume ou dans l'édredon, fond et dissout le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaudement s'échauffent. De là résultent souvent la pierre ou d'autres incommodités, et infaillible­ment une complexion délicate qui les nourrit toutes. »
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